WIRE — GUINÉE : FACE À LA MENACE TERRORISTE L'urgence de s'attaquer aux vulnérabilités internes Longtemps épargnée par les attaques de groupes extrémistes violents, la Guinée voit désormais le risque terroriste se rapprocher de ses frontières, notamment depuis le Mali. Une analyse de l'Institute for Security Studies (ISS) estime toutefois que la réponse de Conakry ne peut pas se limiter au renforcement militaire. Les conflits communautaires, l'orpaillage artisanal peu réglementé et les réseaux de contrebande constituent autant de fragilités susceptibles de favoriser l'implantation de groupes extrémistes. La menace terroriste se rapproche de la Guinée. Alors que le pays avait jusqu'ici été relativement épargné par les attaques de groupes extrémistes violents, l'évolution de la situation dans le sud du Mali et les activités du Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (JNIM) à proximité de la frontière guinéenne suscitent de nouvelles inquiétudes. Une analyse publiée par l'Institute for Security Studies (ISS), signée par Hassane Koné, Paulin Maurice Toupane et Felix Fodé Bongono, estime que la Guinée doit désormais revoir sa perception de la menace. Pour les chercheurs, celle-ci ne doit plus être considérée uniquement comme un phénomène extérieur susceptible de franchir la frontière. Elle doit également être appréhendée à travers les vulnérabilités internes du pays. Plusieurs événements récents illustrent cette évolution. En mars, onze personnes présumées membres du JNIM ont été inculpées dans une région aurifère guinéenne frontalière du Mali. Parallèlement, les attaques menées par des groupes militants dans les zones maliennes proches de la Guinée se sont multipliées au cours des deux dernières années. Des postes de contrôle, des installations douanières ainsi que des sites miniers contrôlés par des entreprises chinoises ont notamment été ciblés. Le 16 mars, le poste de contrôle de Yanfolila, situé à environ 50 kilomètres de la frontière guinéenne, a été attaqué. Le 4 juillet, le JNIM aurait également pris d'assaut la prison de Kéniéroba, où étaient détenus plusieurs individus soupçonnés de terrorisme. Depuis le début du mois de mai, le groupe perturbe par ailleurs les convois de fret circulant sur l'axe Bamako-Kourémalé, une route stratégique reliant le Mali à la Guinée. Face à cette évolution, les autorités guinéennes ont renforcé leur dispositif sécuritaire. Le président Mamady Doumbouya a notamment créé, le 22 avril, un centre inter-agences de commandement des opérations spéciales chargé de prévenir et de contrer la propagation du terrorisme. Cette politique s'inscrit dans une stratégie engagée avec la création du Groupe des forces spéciales en 2018, puis du Groupe des Forces d'Intervention Rapide en 2021. Le JNIM se rapproche de la frontière guinéenne… Pour les chercheurs de l'ISS, ces initiatives restent cependant fondées sur une conception essentiellement sécuritaire de la menace. L'approche consiste principalement à considérer le terrorisme comme un phénomène extérieur qu'il faut empêcher d'entrer sur le territoire guinéen ou neutraliser lorsqu'il franchit la frontière. Toutefois, préviennent-ils, cette lecture risque de sous-estimer les facteurs internes susceptibles de faciliter l'implantation de groupes armés. Trois vulnérabilités sont particulièrement mises en avant dans le nord-est de la Guinée : les conflits intercommunautaires, la faible régulation de l'exploitation minière artisanale et l'existence de réseaux de trafic transfrontalier. La frontière entre la Guinée et le Mali s'étend sur environ 858 kilomètres et demeure faiblement délimitée par endroits. Dans cette zone, les tensions communautaires sont régulièrement alimentées par les différends liés à l'exploitation des ressources aurifères. Le 12 avril, des affrontements ont ainsi opposé des chercheurs d'or du village malien de Danka à ceux de Sèkè Kolenda, dans la préfecture guinéenne de Siguiri, à la suite d'un différend concernant un site minier. La confrontation aurait entraîné la décapitation d'un jeune chasseur guinéen et provoqué une forte mobilisation des femmes de la localité. Pour les chercheurs, ces conflits ne constituent pas nécessairement le principal mécanisme d'implantation des groupes terroristes. Ils peuvent néanmoins créer des conditions favorables à la propagation de l'extrémisme violent en alimentant les frustrations, les rivalités et les tensions locales. L'exploitation artisanale de l'or constitue une deuxième source de préoccupation. Selon les données citées dans l'analyse, l'or artisanal représentait 69 % des exportations totales de la Guinée en 2025, pour un volume de 49,6 tonnes. Une partie importante de cette production provient des régions aurifères proches de la frontière malienne. Ces zones attirent également de nombreux travailleurs informels, notamment originaires du Burkina Faso et du Mali. Pour les chercheurs, cette économie aurifère insuffisamment réglementée pourrait progressivement devenir une source de financement pour les groupes extrémistes, à l'image de mécanismes déjà observés dans certaines zones du Sahel. La combinaison entre exploitation clandestine de l'or, circulation de liquidités et faiblesse du contrôle de l'État constitue ainsi une vulnérabilité particulière. Le corridor Conakry-Bamako devient stratégique… À cette économie aurifère s'ajoutent des réseaux anciens de trafic d'armes et de contrebande. Les frontières poreuses offrent aux acteurs criminels des possibilités de circulation et d'approvisionnement. Les chercheurs estiment que les groupes extrémistes pourraient chercher à s'insérer dans ces réseaux pour financer leurs activités ou assurer leur logistique. La situation au Mali accentue cette inquiétude. Depuis septembre 2025, le JNIM perturbe plusieurs axes commerciaux stratégiques reliant le Mali au Sénégal et à la Côte d'Ivoire, dans le but d'exercer une pression économique sur Bamako. Cette situation favorise également la contrebande de carburant et contribue à modifier les itinéraires commerciaux régionaux. Les perturbations des principaux axes Dakar-Bamako et Abidjan-Bamako donnent une importance nouvelle au corridor reliant Conakry à Bamako. Les autorités maliennes considèrent désormais cet axe comme une voie d'approvisionnement alternative. Mais cette nouvelle importance économique pourrait également attirer l'attention du JNIM et favoriser une extension de ses activités vers l'axe Bamako-Kourémalé. La Guinée se retrouve ainsi au croisement de deux dynamiques : l'importance croissante de son territoire pour les échanges avec le Mali et l'exposition accrue aux conséquences de l'instabilité sahélienne. Face à cette situation, l'ISS préconise une réévaluation de la perception guinéenne de la menace. Les chercheurs appellent à mettre en place une stratégie nationale globale de lutte contre le terrorisme, combinant les opérations militaires avec des réformes plus larges de gouvernance. À court terme, il s'agirait notamment de renforcer la sécurité des frontières, la surveillance et le renseignement afin d'identifier les cellules dormantes et de prévenir les infiltrations. La coopération régionale est également présentée comme indispensable. La Guinée devrait renforcer ses partenariats sécuritaires avec le Mali, la Côte d'Ivoire et le Sénégal, notamment à travers le partage du renseignement et l'organisation de patrouilles conjointes. Réguler l'or pour couper les financements potentiels… Pour les auteurs, la réponse sécuritaire ne peut toutefois être efficace sans l'implication des populations vivant dans les zones frontalières. Les communautés locales devraient participer davantage aux mécanismes de surveillance et de remontée d'informations. Cela suppose, selon eux, de renforcer la coopération civilo-militaire et surtout d'établir une relation de confiance entre les populations et les forces de sécurité. L'objectif est de permettre aux habitants de devenir des acteurs de prévention plutôt que de simples bénéficiaires ou victimes des dispositifs sécuritaires. À plus long terme, les chercheurs recommandent de s'attaquer aux facteurs structurels susceptibles d'être exploités par les groupes extrémistes. La formalisation et la supervision de l'exploitation minière artisanale constituent, à leurs yeux, une priorité. Les ministères chargés des Mines, de la Sécurité, de la Protection civile et de la Défense devraient renforcer leur coordination afin de mieux contrôler les flux financiers issus de l'exploitation aurifère et d'empêcher que les zones minières ne deviennent des sources de revenus pour les groupes terroristes. Cette action devrait également être menée avec le Mali, les dynamiques économiques et criminelles dépassant largement les frontières nationales. Une harmonisation de la réglementation de l'exploitation minière informelle permettrait, selon les chercheurs, de réduire à la fois les possibilités de financement de l'extrémisme violent et les tensions communautaires liées à l'accès aux ressources aurifères. L'analyse de l'ISS dessine ainsi un changement de paradigme pour la Guinée. La menace terroriste ne se résume plus à la possibilité d'une attaque venue du Mali. Elle doit également être recherchée dans les fragilités économiques, sociales, communautaires et institutionnelles susceptibles de faciliter l'implantation de groupes extrémistes. Le défi pour Conakry consiste donc désormais à sécuriser ses frontières tout en renforçant la gouvernance de ses territoires frontaliers. Cette approche rejoint une tendance plus large observée dans la région : les groupes extrémistes cherchent à exploiter les économies informelles, les conflits locaux et les faiblesses de gouvernance pour consolider leur présence. Pour la Guinée, l'enjeu est précisément d'empêcher que ses zones aurifères et ses corridors commerciaux ne deviennent les prochains espaces d'expansion de cette dynamique. KHALY SARR Section:international
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