WIRE — Ma déception fut grande en entendant le ministre Abdourahmane Diouf affirmer sur RFM qu'il n'accepterait pas que la justice retarde le projet ASER-AEE Power. Venant d'un juriste de formation, cette sortie m'a paru difficilement compréhensible : la justice, à ce jour, ne bloque pas l'exécution du contrat ; elle cherche à identifier les auteurs et complices d'une éventuelle disparition de ressources. Le rôle d'un ministre, en la matière, se limite à constater les manquements, à appliquer les sanctions prévues au contrat ou à exiger la poursuite des travaux. Que le président Bassirou Diomaye Faye, conscient ou non de la portée de ses choix, ait laissé ce dossier prospérer sans jamais exiger de comptes clairs, voilà qui interroge la solidité de notre État de droit. Si nous savons aujourd'hui que 37 milliards de francs CFA se sont volatilisés, c'est grâce à la ténacité d'un seul homme : le député Thierno Alassane Sall, qui aurait payé cette obstination de menaces venues de ses propres collègues, jusqu'à s'entendre promettre l'électrocution s'il ne lâchait pas le dossier. Pendant ce temps, l'ancien Premier ministre Ousmane Sonko, le directeur général de l'ASER et une horde de chroniqueurs alignés, se sont employés à vendre un récit de bonne exécution du contrat, jusqu'à ce que les vérifications empiriques menées par le parlementaire viennent le contredire. Le Sénégal, on va le voir, n'est pas le premier pays où AEE Power laisse ce genre de trace. En une quinzaine d'années, ce groupe espagnol s'est implanté dans de nombreux pays africains, du Sénégal à la République démocratique du Congo, en passant par le Togo et le Kenya. Quatre dossiers, une plainte pénale et une enquête judiciaire en cours à Dakar et à Madrid, une délibération du régulateur togolais, un jugement de la Haute Cour du Kenya, un rapport d'ONG sur le méga-barrage d'Inga III : chacun pose à sa manière la même question, qui contrôle réellement l'argent public quand un État confie l'électrification de ses villages à un partenaire étranger ? Le dossier sénégalais, à lui seul, dépasse largement le simple différend commercial. Il met en jeu 37 milliards de FCFA garantis par l'État, une agence publique qui peine à justifier leur usage, un régulateur dont les décisions ont été ignorées puis attaquées par l'autorité contractante elle-même, et un Parlement dont les questions écrites restent sans réponse. Ce qui suit s'appuie sur des pièces référencées ; les accusations qui n'ont pas encore été tranchées par un juge sont présentées comme telles. Les faits établis suffisent, à eux seuls, à poser la question du contrôle démocratique et de la redevabilité publique sur ce genre de marché. Sénégal : 37 milliards de FCFA décaissés, l'ASER ne rend pas des comptes Le contrat n°T0296/24-DK entre l'ASER et AEE Power EPCdirigée par José Ángel González Tausz a été signé et immatriculé comme marché public le 23 février 2024 : un programme d'électrification rurale de 91,8 milliards de FCFA, couvrant 1 600 localités (1 740 selon l'ASER) dans les régions de Kaffrine, Kédougou, Louga, Saint-Louis et Tambacounda. Le financement, structuré par Santander avec la couverture de la CESCE, repose sur deux crédits signés le 23 janvier 2024, 149,76 millions d'euros et 4,71 millions d'euros, dont Santander cède environ la moitié à l'ICO le 7 mars 2024. Le 18 mars 2024, la SONAC émet trois cautions d'environ 56 millions d'euros sans paiement préalable des primes, une condition pourtant posée par l'article 13 du Code CIMA (la SONAC elle-même le rappelle sur chacune de ses factures), dont l'absence peut, selon l'ARCOP, entraîner la nullité des garanties et, par ricochet, celle du marché. Les 56 millions d'euros, soit environ 37 milliards de FCFA, sont versés le 11 juin 2024 ; les primes ne seraient réglées que les 14 et 20 juin 2024, avec des fonds prélevés sur l'avance elle-même. L'ARCOP relance la SONAC à trois reprises entre juillet et août 2024, sans réponse documentée, puis Santander alerte à son tour, en septembre, sur l'absence de justification de l'usage des fonds. Le CRD de l'ARCOP suspend le marché le 2 octobre 2024, par décision n° 107/2024/ARCOP/CRD/DEF. S'ouvre alors une bataille judiciaire aux rebondissements multiples : la Cour suprême confirme la suspension le 21 novembre 2024, s'e... www.dakaractu.com
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