WIRE — Le gouvernement vient d'annoncer qu'il faut renégocier les prêts d'un barrage à l'arrêt. Ce qu'il ne dit pas, c'est que le Sénégal a signé seul pour 388 millions d'euros (254 511 316 000 FCFA) , au nom de quatre pays. Et que les trois autres ne sont pas sur les contrats. Le 1er juillet, dans la salle du Conseil des ministres, le président a posé un mot savant sur la table : " rétrocession ". Derrière ce terme, il y a une réalité plus crue. Le barrage de Sambangalou n'a plus d'argent. Les entreprises n'ont pas été payées. Les banques veulent récupérer leur mise. Et le gouvernement sénégalais cherche une porte de sortie. Mais sortie vers où ? Le projet n'est qu'à 28 % d'avancement. Il a coûté des centaines de millions. Et le plus étrange dans l'histoire, c'est que le Sénégal a emprunté cette somme non pas pour lui, mais pour le compte de quatre pays. Lui, et trois autres. Sauf que sur les contrats, il semble n'y avoir que sa signature. Un cadre de l'OMVG, que nous appellerons " Amadou ", résume la situation avec une amertume non dissimulée : " On nous a vendu ce projet comme le symbole de la coopération régionale. Aujourd'hui, on se rend compte que c'est le Sénégal qui a signé tous les chèques. Les autres sont là pour applaudir, pas pour payer. " Le chantier qui avait tout d'un rêve Sambangalou, c'était le projet qui devait changer la donne. Cent vingt-huit mégawatts. Un réservoir de 3,8 milliards de mètres cubes. Quatre-vingt-dix mille hectares irrigués, dont la moitié en Gambie. De l'électricité propre pour quatre pays. Un symbole de coopération régionale dans un coin d'Afrique de l'Ouest où l'on a l'habitude de se regarder en chiens de faïence. Le contrat, de 388 millions d'euros, a été signé en 2022 avec un groupement mené par VINCI. Les pelleteuses se sont mises en branle le 26 septembre de cette année-là. On croyait que ça y était. Que le Sénégal, enfin, tenait son barrage. Dix-huit mois plus tard, en janvier 2024, l'avancement global affichait 28 %. Le terrassement avançait bien (48 %), mais le reste traînait. Puis le ministère de l'Hydraulique a lâché une phrase assassine, presque en passant, sur son site : l'entreprise en charge des travaux, " réclamant le non-paiement de certains de ses décomptes ", a ralenti, puis arrêté. Ce n'est pas la terre qui a résisté. Ce n'est pas le béton qui a lâché. C'est la caisse qui était vide. " On savait que les décomptes n'étaient pas payés depuis des mois ", raconte un ancien employé du chantier, que nous appellerons " Ibrahima ". " Mais on nous disait d'attendre, que l'argent allait arriver. On a attendu. On attend encore. " Le Sénégal, seul sur les papiers Voici le détail qui change tout. Dans un communiqué de l'OMVG daté de janvier 2024, on peut lire ceci : " L'État du Sénégal a entièrement mobilisé le financement pour le compte des États membres. " Entièrement. Pour le compte. Ce ne sont pas des mots anodins. Ça veut dire que Dakar est allé frapper à la porte des banques au nom de quatre pays, mais que c'est son nom qui figure sur les contrats. Dix bailleurs mobilisés — la BAD, la BID, la KfW, l'AFD, la BEI, la JICA,, le Fonds koweïtien, la BOAD, la Banque mondiale, l'Exim Bank chinoise. Des dizaines de millions. Et personne d'autre que le Sénégal ne semble tenu de rembourser. La Gambie, la Guinée, la Guinée-Bissau : ils sont dans le projet, mais pas dans la dette. Du moins, pas sur les documents que nous avons pu consulter. Si tout s'écroule, c'est le contribuable sénégalais qui ramassera. Pas celui de Banjul. Pas celui de Conakry. Pas celui de Bissau. " C'est une bombe à retardement ", assure un fonctionnaire du ministère des Finances, sous couvert d'anonymat. " Le Sénégal a endossé la dette sans garantie solide des autres pays. Si le projet capote, c'est nous qui devrons expliquer aux bailleurs pourquoi nous ne pouvons pas rembourser. " On peut se demander pourquoi. Pourquoi le Sénégal a-t-il accepté ce rôle ? Parce qu'il était le plus solvable ? Parce qu'il voulait porter le projet ? Ou parce que, derrière, il y avait un calcul politique que personne n'a jugé bon d'expliquer ? " À l'époque, on nous a dit que c'était une question de leadership régional ", confie un ancien conseiller du ministère de l'Hydraulique. " Que le Sénégal devait montrer l'exemple. On n'a jamais vu les garanties écrites des autres pays. Elles n'existent peut-être pas. " Ceux qu'on oublie de compter Sur le chantier, à un moment donné, il y avait 1 200 personnes qui travaillaient. Des conducteurs d'engins, des maçons, des électriciens, des cuisiniers pour les cantines. Aujourd'hui, ils sont dans le flou. Pas tous licenciés, non. Juste... en suspens. Le Conseil des ministres parle de " reprise des travaux ", mais sans date. Sans garantie que VINCI et Andritz accepteront de revenir après avoir attendu leur argent en vain. " On nous doit trois mois de salaire ", dit " Ibrahima ", qui a quitté le site en juin. " Certains collègues ont des dettes, des loyers impayés. On nous promet que ça va repartir, mais personne ne nous dit quand. Ni comment. Ni avec quelle garantie. " Et puis il y a les villageois. Treize villages devaient être déplacés. Mille quatre cents personnes. Dix en Guinée, trois au Sénégal. Leur terre devait disparaître sous les eaux du réservoir. Sauf que les eaux ne viennent pas. Le barrage n'avance pas. Et eux, ils sont coincés entre deux mondes : celui qu'ils ont quitté dans leur tête, et celui qui n'arrive pas. " On nous a dit de préparer les valises ", témoigne un chef de village de la zone, que nous appellerons " El Hadj ". " On a arrêté de planter, de construire. On attendait le déménagement. Aujourd'hui, on ne sait plus si on doit reprendre ou continuer à attendre. C'est comme si on était déjà morts, mais qu'on n'était pas encore enterrés. " Il y a aussi le parc du Niokolo-Koba. Un patrimoine mondial de l'UNESCO. Des lions, des éléphants, des paysages qui existent depuis bien avant les contrats de prêt. L'étude d'impact avait dit que le réservoir menacerait une partie du parc. Aujourd'hui, le réservoir n'existe pas. Ni la menace, ni la protection. Un statut intermédiaire qui ne profite à personne, pas même à la nature. Le réservoir qui appartient à la Guinée Voici un autre détail que l'on évoque peu. Le futur lac de Sambangalou, s'il voit le jour, recouvrira 181 kilomètres carrés. Quatre-vingt-deux pour cent de cette surface seront en Guinée. Dix-huit seulement au Sénégal. Le Sénégal emprunte. Le Sénégal paie. Le Sénégal assume le risque. Mais c'est la Guinée qui possède le lac. Celle qui pourra l'utiliser pour irriguer, pêcher, contrôler les débits. La Guinée qui a déjà ses propres barrages — Kaleta, Souapiti — construits avec l'argent chinois. La Guinée qui, officiellement du moins, n'a pas été consultée sur la suspension du chantier, si l'on en croit le silence de son ambassade à Dakar et de son ministère de l'Énergie. " La Guinée n'a jamais été très chaude pour ce projet ", assure " Amadou ", le cadre de l'OMVG. " Elle a ses propres barrages, elle n'a pas besoin de Sambangalou. Mais elle ne va pas refuser un lac gratuit sur son territoire. C'est le Sénégal qui a poussé, qui a payé, qui a insisté. Aujourd'hui, on se demande pourquoi. " On ne sait pas ce que Conakry pense de tout ça. On ne sait pas si elle s'inquiète, si elle s'en moque, ou si elle attend que le Sénégal se débrouille. Le silence, dans ce genre d'affaire, est souvent éloquent. La dette qu'on ne voit pas Personne ne sait exactement combien le Sénégal doit pour Sambangalou. Les contrats ne sont pas publics. Les montants précis de chaque prêt sont noyés dans les agrégats de la dette publique. On sait que la BAD a débloqué 39,1 milliards de FCFA en juillet 2026. On sait que l'Exim Bank chinoise est là pour 2,76 milliards. Le reste ? Du brouillard. Le Parlement a-t-il été saisi ? Les députés ont-ils voté une garantie d'État ? La Cour des comptes a-t-elle examiné les comptes du projet ? Aucune réponse. Rien n'est public. " C'est le problème de toutes ces dettes ", soupire le fonctionnaire du ministère des Finances. " Elles sont contractées au nom de l'État, mais personne ne sait vraiment qui a signé quoi. Le Parlement n'est pas saisi, la Cour des comptes n'est pas consultée, et quand tout va mal, c'est le contribuable qui trinque. C'est comme ça depuis des années. Sambangalou n'est pas une exception. C'est la règle. " Et dans un pays où le FMI a découvert 7 milliards de dollars de dette cachée après le départ de Macky Sall, ce silence n'est pas rassurant. Le contribuable sénégalais, celui qui paie ses impôts, qui achète son pain, qui espère que ses enfants auront de l'électricité, n'a jamais été consulté. Il ne le sera probablement jamais. Il paiera, comme il paie toujours. Sans savoir pourquoi. Sans savoir pour qui.
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