WIRE — Bizarrement, son nom a été le seul à être cité dans la presse. Pourtant, à la lecture de la proposition de résolution présentée par le groupe Pastef-Les Patriotes, portant création d'une commission d'enquête parlementaire sur les irrégularités présumées dans la passation et l'exécution des marchés du programme " Un étudiant, un ordinateur " du ministère de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation (Mesri) depuis 2017 — pour un engagement cumulé de l'ordre de quarante-huit milliards de francs CFA, sur une base annuelle d'environ six milliards de francs CFA —, le nom d'Abdourahmane Diouf n'y figure pas, pas plus d'ailleurs que celui d'aucun autre ministre. Sont notamment visés les ministres, directeurs, chefs de service et collaborateurs ayant exercé des fonctions durant la période couverte par l'enquête, c'est-à-dire au sein des ministères de l'Enseignement supérieur, des Finances et du Budget, de la Direction générale de l'Enseignement supérieur, de la Direction du financement des établissements d'enseignement supérieur, de la Direction centrale des marchés, de l'Autorité de régulation de la commande publique (Arcop, ex-Armp), ainsi que " toutes autres entités publiques et parapubliques, personnes physiques ou morales impliquées dans la passation des marchés publics ", lit-on, noir sur blanc, dans le document relayé par L'Observateur, et qui opère ainsi un vaste ratissage institutionnel. Rien, non plus, ne mène directement à Abdourahmane Diouf, toujours selon les documents parcourus. Ministre de l'Enseignement supérieur du 5 avril 2024 au 6 septembre 2025, le patron d'Awalé n'aura, en réalité, vécu qu'une seule année de gestion du programme, celui-ci étant piloté par la Direction générale de l'Enseignement supérieur, laquelle est certes placée sous la tutelle du ministère, mais bénéficie, selon les spécialistes, d'une autonomie de gestion. D'ailleurs, dans la convention de mise en œuvre n° 01/25/1E-10/Édition 2025, signée le 3 avril 2025 en deux exemplaires avec Computer Land d'Abdoulaye Thiam, c'est bien le nom du professeur Abdou Aziz Diouf, alors directeur de l'Enseignement supérieur, qui y figure. Cette convention, signée conforme à l'offre de Computer Land, fixe le prix de l'ordinateur HP G10, AMD Ryzen 3, 8 Go de RAM et 512 Go SSD à 230 000 FCFA, pour une quantité de 20 000 pièces, soit un montant total de 4 600 000 000 FCFA. Un élément de procédure qui pourrait faire dérailler l'enquête Dans l'article 2 de leur proposition, les députés de Pastef sont pourtant clairs : la commission d'enquête a pour mission de recueillir des éléments d'information sur des faits déterminés présentant un caractère d'intérêt général, ainsi que sur d'éventuelles infractions qui leur seraient liées. Mais c'est précisément à ce niveau que la mécanique de cette commission pourrait commencer à se gripper. Car, à la lecture des documents qui encadrent le fonctionnement du programme " Un étudiant, un ordinateur ", un élément de taille risque de faire sérieusement tanguer l'édifice de l'enquête parlementaire, voire de la faire tomber à l'eau : le programme, selon son propre manuel de procédure, ne fonctionne pas comme une commande publique et ne donne lieu à la conclusion d'aucun marché entre le ministère et les équipementiers. Dans le manuel de procédure actualisé du programme " Un étudiant, un ordinateur ", adopté par le comité de pilotage lors de sa session du 6 février 2017, il est en effet mentionné, à la rubrique VI, intitulée " Partenariats et prestations " : " Chaque année, une demande de manifestation d'intérêt est publiée pour solliciter la mise à disposition des ordinateurs, des tablettes et de la connectivité. Le programme ne fonctionne pas comme une commande publique, aucun marché n'est conclu entre le ministère et les fournisseurs d'équipement. " Une précision qui, loin d'être anodine, pourrait constituer le talon d'Achille de la commission d'enquête, dès lors que celle-ci est précisément présentée comme devant se pencher sur de prétendues " irrégularités dans la passation et l'exécution des marchés " du programme. Et ce n'est pas tout. Dans les différentes fiches du ministère des Finances, issues du système d'appui au pilotage budgétaire, portant sur la " Situation d'une imputation budgétaire — Exécution des crédits de paiement ", relatives à la section 75 du ministère de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation, la même réalité apparaît, là encore noir sur blanc, à la rubrique " Type de dossier de dépense " : " l'engagement est hors marché ". Autrement dit, les propres pièces administratives et financières du programme semblent installer un sérieux paradoxe au cœur de la démarche parlementaire : comment rechercher d'éventuelles irrégularités dans la passation et l'exécution des marchés d'un programme dont le manuel de procédure affirme lui-même qu'il ne fonctionne pas comme une commande publique, et dont les documents budgétaires précisent que les engagements sont hors marché ? Une question qui, si elle venait à être juridiquement étayée, pourrait sérieusement fragiliser le fondement même de la commission d'enquête et, à terme, conduire celle-ci à se heurter à un obstacle procédural de taille. Par ailleurs, l'appel à manifestation d'intérêt pour la fourniture d'ordinateurs et de connectivité avait été publié dans le journal Le Soleil le 11 janvier 2025, en perspective du démarrage de l'édition 2025. Et, une fois encore, le texte porte la signature du professeur Abdou Aziz Diouf. Des éléments qui, à ce stade de la lecture des pièces disponibles, viennent conforter les déclarations du ministre Abdourahmane Diouf. Ce dernier, lors de son émission " En vérités " sur Radio Sénégal, s'était dit non seulement disposé à répondre devant la commission d'enquête, mais avait surtout réclamé que les travaux de celle-ci se tiennent en public et fassent l'objet d'une retransmission par la RTS ainsi que par les autres chaînes de télévision. Une exigence de transparence qu'il avait résumée en ces termes : " pour que tous les Sénégalais sachent ce qui s'est réellement passé ". Une posture qui, au regard des documents consultés, contraste singulièrement avec la manière dont son nom s'est retrouvé, de façon quasi exclusive, au cœur des premières accusations relayées dans la presse. L'enquête interne du ministre et le double mystère des allocations impayées et des ordinateurs bloqués au Port de Dakar L'affaire a, jusque-là, été gérée dans la plus grande discrétion, malgré le drôle de charivari qu'elle a fini par provoquer au sein du ministère. Mais, selon L'Observateur, qui a mené une longue enquête sur le dossier du programme " Un étudiant, un ordinateur ", le ministère de l'Enseignement supérieur, confronté aux dysfonctionnements relevés dans la mise en œuvre du programme, a ouvert une enquête interne afin de faire la lumière sur les difficultés qui entourent son fonctionnement. Cette démarche intervient dans un contexte particulièrement tendu, alors que la Fédération nationale des étudiants de l'Université numérique Cheikh Hamidou Kane (Fne-Unchk) poursuit ses actions de grève, sur fond de persistance d'une situation que l'organisation estudiantine juge particulièrement préoccupante. " À ce jour, plus de 1 700 étudiants n'ont toujours pas perçu leurs allocations destinées à l'acquisition d'un ordinateur ", peut-on notamment lire dans le communiqué publié le 5 août dernier par la Fédération nationale des étudiants de l'Unchk. Une situation d'autant plus préoccupante, selon L'Observateur, qu'en parallèle, 2 000 ordinateurs issus d'une convention déjà signée avec Abdoulaye Thiam de Computer Land seraient toujours laissés en souffrance au Port de Dakar. Un stock considérable qui, s'il vient à être confirmé, ajoute une nouvelle dimension à un dossier déjà particulièrement embrouillé, entre allocations non perçues par les étudiants, dysfonctionnements dans la mise en œuvre du programme et enquête interne ouverte au sein du ministère.
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