WIRE — Professeur Mary Teuw Niane, vous avez choisi ce dimanche 9 août de disserter sur " l'imposteur ". Vous lui prêtez tous les attributs classiques de la duplicité politique : le masque, la vertu de façade, le goût du pouvoir, l'intolérance à la contradiction, la fabrication d'une croyance autour de sa personne. Vous allez jusqu'à convoquer Mussolini, Hitler et Pol Pot pour rappeler ce qui advient lorsque des citoyens abandonnent leur jugement au profit de la dévotion envers un chef. Le propos est grave et devrait donc être soumis à une exigence tout aussi grave : celle de la cohérence de celui qui le tient. Car une leçon morale ne tire pas seulement sa force de la qualité de ses phrases. Elle engage aussi la biographie politique de celui qui la prononce. Et c'est précisément sur ce point que votre texte devient problématique. Vous écrivez que " le temps est le plus implacable des juges ". Admettons-le et faisons intervenir le temps, non pas celui, abstrait, des moralistes, mais celui des archives, des déclarations publiques, des alliances et des fonctions occupées. Ce temps-là raconte une histoire beaucoup moins confortable. Le 31 juillet 2023, lorsque Ousmane Sonko est emprisonné et que Pastef est dissous, vous ne décrivez nullement son mouvement comme une secte politique organisée autour d'un faux prophète. Vous condamnez son inculpation, son emprisonnement et la dissolution de son parti. Vous parlez d'une entreprise de " liquidation politique " et exprimez votre solidarité envers Ousmane Sonko et les militants de Pastef. Le vocabulaire que vous employez alors mérite d'être médité à la lumière de celui que vous mobilisez aujourd'hui. En 2023, lorsque Pastef subissait la répression du pouvoir de Macky Sall, vous ne voyiez pas principalement autour d'Ousmane Sonko des individus privés de raison. Vous voyiez un mouvement politique dont vous estimiez que l'existence même relevait d'un enjeu démocratique. Puis vient janvier 2024. Votre engagement franchit une étape supplémentaire. Votre mouvement décide d'adhérer à la coalition des Leaders et Alliés du Candidat Ousmane Sonko et de soutenir le candidat qu'il désignerait pour l'élection présidentielle. Difficile d'appeler cela une simple sympathie de circonstance. Vous vous placez politiquement dans une coalition organisée autour de celui dont vous suggérez aujourd'hui qu'il présenterait les traits de l'imposteur et autour duquel se serait constitué un peuple de fidèles incapables de distance critique. Sur ce point aussi, votre tribune devient fascinante. Non parce qu'elle révélerait nécessairement quelque chose sur Ousmane Sonko, mais parce qu'elle révèle un problème beaucoup plus ancien en politique : la manière dont les acteurs réécrivent le sens de leurs engagements lorsque leur place dans le jeu s'est déplacée. Ce mécanisme est bien connu en sociologie politique. Un acteur change de position, puis produit un nouveau récit de lui-même dans lequel son déplacement apparaît non comme un déplacement, mais comme la conséquence naturelle d'un principe qui, lui, serait resté parfaitement immobile. La mémoire est alors réorganisée de sorte que les anciennes proximités deviennent secondaires, les alliances d'hier sont présentées comme de simples circonstances, les engagements passés sont détachés de ce qu'ils signifiaient au moment où ils furent pris et le nouveau positionnement est rétrospectivement doté de la dignité d'une évidence morale. Cette opération mérite bien d'être interrogée dans votre cas. Quelques semaines après l'élection de Bassirou Diomaye Faye, vous êtes nommé ministre, directeur de cabinet du président de la République. Là encore, rien d'illégitime. Mais la sociologie permet de mettre les faits en relation. Lorsqu'elle met en regard votre soutien au camp organisé autour d'Ousmane Sonko au début de 2024, votre arrivée au sommet de l'appareil présidentiel après la victoire, puis votre tribune sur " l'imposteur ", dans une situation où le président et Ousmane Sonko se sont politiquement séparés, elle fait apparaître une séquence qu'il est impossible de traiter comme une simple succession de hasards. Le 22 mai 2026, Bassirou Diomaye Faye démet Ousmane Sonko de ses fonctions de Premier ministre, après des mois de tensions. Deux mois plus tard, le chef de l'État lance sa propre formation politique, consacrant publiquement la rupture entre les deux hommes. Pendant ce temps, vous demeurez dans l'entourage présidentiel. Puis arrive votre texte sur " l'imposteur ". Qu'est-ce qui, dans les faits, sépare le Sonko auquel vous apportiez votre soutien de la figure que vous semblez aujourd'hui vouloir peindre ? À quel moment avez-vous considéré que votre jugement antérieur était devenu faux ? Sur quels actes repose cette rupture intellectuelle ? Quelle erreur reconnaissez-vous dans votre propre appréciation de 2023 et de 2024 ? Votre texte ne répond à aucune de ces questions, et c'est peut-être sa principale faiblesse. Il parle abondamment de l'aveuglement des autres et presque pas de votre propre cheminement. Or la première obligation d'un intellectuel qui prétend dévoiler les illusions collectives est ce que Bourdieu appelait la réflexivité : accepter de se replacer soi-même à l'intérieur du monde que l'on analyse. L'intellectuel n'est pas un œil sans corps. Il n'observe jamais la société depuis nulle part. Il dispose d'une position, de relations, d'une histoire, d'intérêts institutionnels, d'un capital social et politique. C'est pourquoi une question classique de la sociologie mérite ici d'être posée : qui parle et depuis quelle position ? Vous n'êtes pas aujourd'hui un universitaire retiré de la compétition politique qui méditerait librement sur les passions collectives. Vous êtes l'un des principaux collaborateurs du président de la République. Votre parole est donc simultanément intellectuelle et politique. Elle intervient dans un conflit réel, contribue à qualifier les protagonistes de ce conflit et participe à la construction d'une représentation d'Ousmane Sonko et de ceux qui continuent à le soutenir. Et cela change tout. Car lorsqu'un homme situé au cœur d'un dispositif de pouvoir décrit les soutiens de son principal adversaire comme des " disciples ", on ne peut pas simplement applaudir à la profondeur philosophique de la formule. On doit demander ce que cette qualification permet de faire. Elle permet notamment de transformer un désaccord politique en déficience intellectuelle. Celui qui reste fidèle à Pastef ne serait plus seulement quelqu'un qui fait un autre choix politique que vous : il deviendrait un être dominé par la croyance, dont le choix ne relèverait plus de la politique, mais presque de la " psychologie des foules ". Il ne faudrait plus discuter avec lui ; il faudrait le désenvoûter. C'est une vieille manière de disqualifier les mobilisations populaires. Gustave Le Bon décrivait déjà les foules comme irrationnelles, suggestibles, entraînées par des meneurs capables d'anéantir leur individualité. C'est une représentation très simpliste. Un militant n'est pas nécessairement un croyant et la fidélité n'est pas nécessairement une aliénation. Il me semble important de vous rappeler que les organisations politiques produisent des attachements parce qu'elles donnent un sens à des expériences, à des injustices vécues, à des intérêts, à des espérances et à des trajectoires. Albert Hirschman l'avait montré à sa manière : face aux difficultés d'une organisation, les individus peuvent partir, protester ou rester attachés à celle-ci. La loyauté n'équivaut pas mécaniquement à la soumission. Voilà pourquoi il est intellectuellement trop facile de qualifier aujourd'hui de " disciples " ceux que vous appeliez hier des patriotes ou des alliés. La vraie question est ailleurs : pourquoi le changement de camp d'une élite serait-il spontanément interprété comme de la lucidité, tandis que la permanence de l'engagement d'un militant serait immédiatement soupçonnée d'aveuglement ? Votre propre trajectoire donne un relief particulier à cette question. Vous avez vous-même raconté votre passage par plusieurs espaces politiques : le PAI, le PIT, puis le PDS, avant votre rapprochement avec Macky Sall. Nous sommes bien d'accord : il serait absurde d'en déduire qu'un individu n'aurait jamais le droit d'évoluer politiquement, parce que les sociétés changent, les partis changent et les hommes changent eux aussi. Le problème n'est donc pas le mouvement, mais le statut moral que l'on accorde à son propre mouvement tout en pathologisant l'immobilité des autres. Vous avez changé plusieurs fois d'inscription politique au cours de votre vie. Pourquoi ceux qui refusent aujourd'hui de vous suivre dans votre appréciation d'Ousmane Sonko seraient-ils forcément moins lucides que vous ? Peut-être voient-ils simplement les choses autrement. Peut-être considèrent-ils que la rupture politique actuelle ne remet pas en cause le projet auquel ils ont adhéré. Peut-être pensent-ils que celui qui a changé d'espace politique doit fournir davantage d'explications que celui qui demeure fidèle au sien. C'est une hypothèse tout aussi rationnelle. Mais votre texte préfère la figure du croyant aveuglé. C'est commode. Car dès lors que celui qui n'est pas d'accord avec vous devient un " disciple ", vous n'avez plus besoin de répondre à ses raisons : vous diagnostiquez sa croyance. Voilà pourquoi votre emploi de l'histoire est tout aussi problématique. Vous passez de la ferveur militante contemporaine à Mussolini, Hitler et Pol Pot. Cette comparaison donne à votre texte une gravité spectaculaire, mais beaucoup moins de profondeur historique. Et vous avez visiblement besoin d'une piqûre de rappel. Le totalitarisme n'est pas une émotion politique excessive. Il n'est pas non plus la simple popularité d'un chef. Il ne se définit pas davantage par le fait que des militants défendent avec passion un dirigeant. Allez voir les travaux d'Hannah Arendt, de Raymond Aron et de Claude Lefort : ils ont précisément montré, comme de nombreux historiens, que parler sérieusement de totalitarisme oblige à étudier des institutions, un type de parti, l'organisation de l'État, l'élimination du pluralisme, les appareils de violence, la production idéologique et le contrôle de la société. Vous n'avez pas étudié sérieusement le parti Pastef pour que le mot " totalitarisme " ait du sens dans votre texte ; faire apparaître Hitler ou Pol Pot au bout d'un raisonnement sur la fidélité des militants relève moins de l'histoire comparée que de l'effet rhétorique. Les tragédies du XXe siècle deviennent alors des épouvantails disponibles pour les querelles du présent. Il existe un paradoxe remarquable à dénoncer la propagande en employant une analogie historique dont la principale fonction est précisément de produire un choc émotionnel. Mais il y a plus important encore dans votre texte. Vous nous dites, en substance, que la vertu véritable doit être jugée à l'épreuve des comportements. C'est une idée profondément classique. Aristote distinguait déjà la proclamation de la vertu de sa pratique. Machiavel, beaucoup plus tard, rappelait brutalement que la politique oblige à regarder les conduites réelles plutôt que l'image que les gouvernants veulent donner d'eux-mêmes. Alors appliquons cette règle à tous. Pas seulement à Sonko, pas seulement aux militants de Pastef : à vous également. Que devient une conviction lorsque la configuration politique qui lui donnait sens disparaît ? Que devient une solidarité lorsque l'ancien allié entre en conflit avec le pouvoir auquel on appartient désormais ? Que vaut un principe lorsque son maintien risque d'avoir un coût personnel ? Voilà quelques questions qui vont vous mettre mal à l'aise. Encore faut-il rappeler que la fidélité politique n'est pas intéressante lorsqu'elle ne coûte rien - " Gathié Ngalama El Malick Ndiaye " - que le courage intellectuel n'est pas particulièrement admirable lorsque la pensée formulée coïncide exactement avec le lieu depuis lequel on exerce le pouvoir, et que l'autonomie se mesure davantage dans la capacité à contrarier son propre camp que dans l'ardeur mise à dénoncer celui d'en face. C'est pourquoi l'histoire des intellectuels et du pouvoir est remplie d'une figure particulière : celle du savant devenu légitimateur (on l'a vu récemment avec la tribune d'un conseiller technique d'un ministre sur le souverainisme). Gramsci nous avait appris à ne jamais considérer les intellectuels comme une catégorie extérieure aux rapports sociaux. Les intellectuels contribuent eux aussi à l'exercice de l'hégémonie. Ils produisent les mots avec lesquels un ordre politique se présente comme raisonnable, nécessaire ou moral. Cette fonction devient particulièrement visible lorsque l'intellectuel est lui-même installé dans les institutions du pouvoir. Il ne s'agit pas de dire que vous ne devez pas parler, parce que vous êtes directeur de cabinet. Au contraire, nous vous demandons davantage, car nous restons convaincus que plus la position institutionnelle est élevée, plus notre exigence de réflexivité devrait être forte. Et nous savons que le prestige universitaire peut devenir une formidable ressource politique, permettant de transformer une prise de parti en sentence philosophique. Il permet de transformer une préférence en principe et un conflit de pouvoir en affrontement entre raison et irrationalité, au risque de ne plus exercer son intelligence contre le pouvoir, mais de lui fournir les catégories à travers lesquelles il peut se présenter avantageusement. Cher professeur, vous pensiez peut-être écrire une théorie de l'imposture. Vous avez surtout ouvert, malgré vous, une autre question : celle de la reconversion des élites et de la production intellectuelle qui accompagne leurs déplacements politiques. Les individus ne se contentent jamais de changer de position. Ils cherchent généralement à conserver une continuité biographique. Nous avons tous besoin de nous raconter que nous sommes restés fidèles à nous-mêmes. L'ancien allié expliquera qu'il n'a pas changé : ce sont les autres qui auraient trahi. Celui qui quitte un groupe dira qu'il demeure fidèle aux " vraies " valeurs de ce groupe. Celui qui se rapproche d'un nouveau pouvoir expliquera qu'il ne rejoint pas un pouvoir, mais un principe. C'est un mécanisme humain. Mais justement, l'intellectuel devrait être celui qui le reconnaît et qui exerce sur lui-même la même suspicion méthodique qu'il applique aux autres. Or c'est cette étape qui manque entièrement à votre texte. Vous nous expliquez avec assurance comment l'imposteur se comporte, vous analysez ses fidèles, vous diagnostiquez leur aveuglement, vous nous conduisez jusqu'aux portes du totalitarisme, mais jamais vous ne retournez l'instrument d'analyse vers celui qui écrit. Jamais vous ne posez cette question très simple : " Et moi, dans cette histoire, où étais-je ? " Où étiez-vous lorsque Sonko était emprisonné ? Où étiez-vous lorsque Pastef était dissous ? Où étiez-vous lorsqu'il fallait construire la coalition de 2024 ? Où étiez-vous lorsque Bassirou Diomaye Faye arrivait au pouvoir ? Quelle fonction avez-vous ensuite obtenue ? Et où êtes-vous aujourd'hui depuis que les deux principaux artisans de cette victoire sont devenus adversaires ? Ces questions ne prouvent aucune culpabilité. Elles produisent quelque chose de plus gênant : elles détruisent la possibilité de parler depuis une position d'innocence. Vous êtes dans l'histoire que vous jugez. Vous avez participé à ses alliances. Vous avez bénéficié de certaines de ses configurations. Votre parole actuelle porte cette histoire en elle, que vous le vouliez ou non. Vous avez donc raison de réclamer de l'esprit critique. Mais l'esprit critique authentique commence toujours par une dépossession : accepter de perdre le privilège de se croire soi-même transparent à ses propres motivations. Il faut alors regarder également les intérêts qui accompagnent nos croyances, les bénéfices que certaines positions nous procurent et les récits que nous construisons pour rendre nos choix acceptables à nos propres yeux. C'est ce que la sociologie appelle la réflexivité. Sans elle, l'intelligence devient redoutablement habile à fabriquer de bonnes raisons. Et c'est peut-être là que se situe la forme la plus subtile de l'imposture politique. Elle n'a pas toujours besoin d'un tribun entouré d'une foule exaltée. Elle peut également apparaître chez celui qui transforme successivement plusieurs positions politiques en manifestations d'une même supériorité morale. Elle peut prendre la forme d'une biographie sans cesse réinterprétée, parler avec élégance, manier les références historiques, se présenter comme une défense de la démocratie et même appeler les autres à se méfier des masques. Mais il existe une question à laquelle aucun discours ne peut se soustraire indéfiniment : pourquoi votre vérité politique semble-t-elle se déplacer si souvent dans la même direction que votre position politique ? Voilà la question que votre texte ne pose pas, et voilà pourtant celle que votre propre invocation du temps rend inévitable. Car le temps n'est pas seulement ce qui révèle les fautes des autres. Il met les discours en série, rapproche les phrases que leurs auteurs préféreraient parfois tenir séparées et remet côte à côte les indignations de 2023, les alliances de 2024, les fonctions exercées ensuite et les condamnations de 2026. Vous ne pourrez donc sérieusement demander au Sénégal de soumettre Sonko au travail de la critique tout en demandant implicitement que votre propre trajectoire échappe au même traitement. La critique n'est démocratique que lorsqu'elle circule ; sinon, elle n'est qu'une arme. Alors oui, Professeur, parlons d'imposture, de culte de la personnalité, de fidélité, d'opportunisme et de responsabilité des intellectuels, mais parlons-en jusqu'au bout. Demandons-nous pourquoi certaines élites sénégalaises, que vous représentez parfaitement, semblent disposer d'une remarquable capacité à franchir les alternances, à changer d'alliances et à retrouver régulièrement une place à proximité du pouvoir ; comment les discours se recomposent autour de ces déplacements ; pourquoi ceux qui, comme vous, bougent se proclament si facilement libres tandis que ceux qui restent sont si rapidement décrits comme prisonniers ; et, enfin, ce qu'est un intellectuel dans une démocratie. Est-ce celui qui explique au peuple pourquoi ses fidélités sont dangereuses ? Ou celui qui commence par examiner les conditions sociales, politiques et matérielles de ses propres fidélités ? Vous avez voulu faire du temps le juge de l'imposteur. Soit. Mais il faut alors accepter son verdict sans choisir à l'avance l'accusé. Car le temps a cette indélicatesse : il conserve aussi le dossier de l'accusateur. Et le vôtre mérite désormais d'être ouvert. Dr. Mody Diaw Chercheur à l'Université Paris Dauphine - PSL

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