WIRE — BAKARY NDIAYE, CHEF DE LA DIVISION DE LA CONSOMMATION ET DE LA SÉCURITÉ DES CONSOMMATEURS "Si tout ce que nous consommions était de mauvaise qualité, on ne serait plus là !"   Face à l'inquiétude croissante des consommateurs et au déferlement d'alertes sur les réseaux sociaux, la qualité des aliments au Sénégal est plus que jamais sous la loupe. Saisies record, rôle des laboratoires, impact des habitudes culinaires et pression du secteur informel : Bakary Ndiaye, chef de la Division de la consommation et de la sécurité des consommateurs, fait le point sans langue de bois. Entre les 584 tonnes de produits retirées du marché en 2025 et les exagérations du Web, il décrypte les vrais rouages de la surveillance alimentaire.   Est-ce que vous pouvez nous éclairer sur le rôle et la mission dévolus à la Division de la consommation et de la sécurité des consommateurs ? La division est une structure de la Direction du Commerce Intérieur. Notre cœur de métier et notre spécialité, c'est le contrôle de la qualité des produits alimentaires. Il faut savoir que la Direction du Commerce Intérieur a plusieurs missions : le contrôle des prix, l'approvisionnement du marché, la régulation, le contrôle des instruments de mesure et celui des produits alimentaires. Au niveau central, chaque division a sa spécialité : la division de la métrologie s'occupe des instruments  mesure, une autre gère spécifiquement les prix, et nous, nous gérons la qualité alimentaire. Et comment cela se passe-t-il en dehors du niveau central ? Au niveau déconcentré, c'est-à-dire dans les régions, il y a un service régional du commerce dans chaque chef-lieu. Ce service régional représente toutes nos divisions réunies. L'agent régional accomplit à lui seul l'ensemble des missions que nous séparons au niveau central. Concrètement, comment s'organise le contrôle de la qualité au niveau de votre division ? Il y a deux portes d'entrée principales sur le marché : soit le produit est fabriqué localement, soit il est importé. Pour un produit fabriqué localement, nous délivrons une Autorisation de Fabrication et de Mise sur le Marché, communément appelée l'autorisation FRA. Le requérant fournit un dossier administratif, mais l'élément central, la quintessence de la procédure, c'est l'échantillon qu'il apporte. Nous l'acheminons au laboratoire pour une analyse de conformité par rapport aux normes. Si le produit est conforme et le local attesté, l'autorisation est délivrée. Et pour les produits qui viennent de l'extérieur ? Pour les produits importés, nous délivrons la DIPA (Déclaration d'Importation de Produits Alimentaires). Là aussi, la règle est la même : les agents de la division prélevaient et acheminent un échantillon au laboratoire. Le document n'est délivré que si le produit est déclaré conforme aux normes. Le contrôle s'arrête-t-il une fois le produit autorisé et mis en vente ? Non, car un produit conforme à l'entrée peut se détériorer avec le temps, le stockage ou le dépassement de la date de péremption. C'est pourquoi nous avons une brigade de surveillance à compétence nationale qui s'occupe du suivi post-marché. Même si le service régional gère le terrain à Dakar, notre brigade centrale intervient aussi. Notre surveillance s'exerce principalement auprès des importateurs, des grandes entreprises et de certaines supérettes. Vous n'allez donc jamais dans les petites boutiques de quartier ? Nous ne descendons dans les boutiques de quartier que lorsque nous avons une information précise qui nous y amène. C'est d'ailleurs le cas actuellement : nous sommes intervenus dans une boutique de quartier parce qu'un signalement nous a conduits là-bas. Aujourd'hui, il y a un constat : les produits impropres à la consommation inondent le marché, surtout les aliments et boissons. Comment expliquer l'ampleur d'un tel phénomène ? À mon avis, c'est surtout la communication qui a été multipliée, mais le phénomène a toujours existé. Dans la transformation et la commercialisation alimentaire, c'est comme la cuisine à la maison : il y aura toujours des restants ou des impuretés. C'est comme la délinquance : c'est parce qu'il y a des voleurs que la police existe. C'est parce qu'il y aura toujours des produits impropres que nous sommes là. L'important est d'avoir un dispositif pour intercepter les fraudeurs. Mais ces produits décriés sont-ils tous réellement dangereux ? Pas forcément, et il faut faire attention aux jugements a priori. Il nous arrive souvent de prélever des produits dénoncés comme mauvais par le public et de réaliser au laboratoire qu'ils sont parfaitement conformes aux normes. Il faut distinguer un produit de mauvaise qualité d'un produit dit " malsain " dans le jargon scientifique. Quelle est la différence entre un produit de mauvaise qualité et un produit " malsain " ? Un produit malsain n'est pas impropre à la consommation en soi, mais il est trop sucré, trop salé ou très gras. Si vous en consommez en excès, cela peut provoquer des maladies non transmissibles. Prenez le sucre : tout le monde en consomme, il n'est pas de mauvaise qualité, c'est l'excès qui pose problème. C'est la même chose pour les bouillons de cuisine. La norme sénégalaise autorise jusqu'à 55 % de sel dans un bouillon. Si l'industriel respecte cela, le produit est conforme. Mais si dans la cuisine vous cumulez le sel de table, le bouillon et des ingrédients déjà salés comme le kéthiakh, vous obtenez un plat surchargé en sel. Le problème provient alors du cumul et de nos habitudes culinaires, pas d'une non-conformité du produit. Quels autres éléments fragilisent la sécurité alimentaire sur le marché ? Il y a des produits du cru qui échappent à nos contrôles en passant directement des champs ou des maisons aux marchés sans aucune analyse. L'environnement d'insalubrité de certains de nos marchés joue aussi un rôle dégradant sur les aliments. Enfin, les réseaux sociaux amplifient tout. C'est salutaire car cela montre un contrôle citoyen, mais l'inconvénient est que cela donne l'impression que tout ce que nous mangeons est toxique. Si c'était le cas, nous ne serions plus en vie aujourd'hui ! Parlons des saisies : quelles sont les quantités de produits impropres retirées du marché ? Bakary Ndiaye : Rien que pour l'année 2025, nous avons retiré 584 tonnes de produits du marché, pour une contre-valeur financière de plus de 910 millions de francs CFA. Où ces stocks ont-ils été interceptés ? En boutiques ? C'est une précision capitale : l'essentiel de ces produits a été bloqué en amont, chez l'importateur ou l'industriel, avant même d'entrer sur le marché. De plus, près de 80 % de ces volumes nous sont déclarés par les opérateurs eux-mêmes. En accord avec nous, ils mettent en place une " zone de quarantaine " dans leurs entrepôts où ils isolent les lots non conformes et remplissent une fiche pour notre contrôle. Pourquoi les industriels dénonceraient-ils leurs propres produits ? Parce qu'ils savent que nous faisons des contrôles inopinés, mais aussi parce qu'il y a des " contrôleurs invisibles " au sein de leurs entreprises : leurs propres employés. En cas de mauvaise pratique, des salariés mécontents nous dénoncent sous couvert d'anonymat. Les vidéos qu'on voit circuler viennent d'ailleurs souvent de personnes qui ont accès aux magasins. Les patrons le savent et préfèrent jouer la transparence avec nous. Malgré cela, les chiffres parlent d'un grand nombre de personnes touchées par des intoxications. Quels moyens avez-vous pour faire face à cela ? L'aliment est un médicament : il nourrit mais peut détruire selon la façon de le consommer. Face à cela, nous avons ce contrôle en amont, mais nous faisons face à un secteur informel très vaste où beaucoup de choses s'infiltrent. Pour améliorer les choses, nous avons un besoin urgent de plus de moyens et de laboratoires d'analyse performants. L'inspection visuelle ne suffit donc pas ? Absolument pas. Sur le terrain, je peux vérifier l'étiquetage ou la date de péremption sur un sac. Mais si l'emballage est parfait, seul le laboratoire peut déterminer la conformité sanitaire en analysant l'échantillon. Sur quoi le laboratoire se base-t-il pour dire qu'un produit est conforme ou non ? Le laboratoire se base sur des normes scientifiques précises et évolutives. Par exemple, prenez le jus de bissap : la norme fixe une quantité maximale de sucre par litre. Si le laboratoire trouve une quantité égale ou inférieure, le produit est déclaré conforme ; si cela dépasse la limite, il est déclaré non conforme. Si une norme nationale existe au Sénégal, le laboratoire l'applique. S'il n'y en a pas, nous utilisons les normes sous-régionales (Uemoa, Cedeao). Si elles n'existent pas non plus, nous nous référons au Codex Alimentarius au niveau international, ou aux normes de l'OMS et de l'Union Européenne. La référence exacte est systématiquement mentionnée dans le rapport d'analyse. Mamadou DIOP Section:verite

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