WIRE — Longtemps absent du débat politique, Babacar Abba Mbaye vient de rompre le silence. Le patron du mouvement " Convictions " a accordé un entretien à " Les Echos " dans lequel il explique les raisons de son retrait de la scène publique et confirme avoir rejoint le nouveau parti Kiiraay/Les patriotes républicains, lancé par le Président Bassirou Diomaye Faye, dont il se présente comme l'un des membres fondateurs. Babacar Abba Mbaye justifie d'abord son absence par un séjour d'étude en France : " J'étais en France pour les besoins d'une formation à Sciences Po Paris, qui devait me prendre toute l'année. " Il estime qu'" il est important de se renouveler pour mieux se régénérer, surtout au moment où la classe politique a du mal à fournir suffisamment de profils pour alimenter l'appareil d'Etat ", déplorant que " les technocrates " prennent " de plus en plus de place " et que certains postes soient désormais pourvus par appel à candidatures, " avec le postulat négatif que les hommes politiques ne sont pas compétents ou vertueux ". Il rappelle toutefois que " les partis au Sénégal ont fourni des personnalités de grande envergure avec une vraie culture d'Etat, un grand sens républicain et une vraie compétence ", un défi qui " repose sur un effort de changement des partis " — un pari qu'il juge loin d'être gagné, " face à leur incapacité criarde à se régénérer et à renouveler leur offre politique ". Critiques sur la situation politique Interrogé sur son regard depuis l'étranger, il confie : " Beaucoup de désolation et d'inquiétude. " Il rappelle avoir annoncé, plusieurs mois auparavant, " que le rapport de la Cour des comptes sera le tournant du mandat ", ajoutant : " Je pointais les erreurs de discours, de choix et de posture qui ont marqué les débuts de cette nouvelle équipe. " Pour lui, " cette histoire de dette cachée […] nous coûte et nous coûtera très cher pour des années encore ". Il va plus loin : " L'histoire nous a un peu donné raison et la situation politique, économique et sociale du pays en est la parfaite illustration. " Mais ce qui l'inquiète le plus depuis l'extérieur, insiste-t-il, " c'est la qualité du débat public qui est dramatique ", une médiocrité qui, selon lui, " maintient le pays dans des tensions puériles qui rythment nos quotidiens ". Sur son engagement au sein de Kiiraay, il revient sur sa rencontre avec le chef de l'Etat : " J'ai rencontré le Président au début du mois de juillet. Nous avons eu une franche discussion qui m'a convaincu de soutenir son action. Son discours a été franc et direct. " Il explique que " sa volonté est de mettre l'action de l'État au cœur du débat public pour retrouver la confiance des bailleurs, des partenaires et autres opérateurs ", un objectif que son parti d'origine, selon lui, " n'est pas disposé " à porter. Continuer le combat dans ce même parti aurait été, dit-il, " une manière d'entretenir et d'attiser le débat politique et électoraliste jusqu'en 2029, ce qui est inacceptable au vu de la situation économique du pays ". Il ajoute : " Il lui fallait un nouveau cadre et de nouveaux relais engagés à faire focus autour du Sénégal et de son avancement. Pas sur des élections dans trois ans. Et c'est là notre point de jonction avec lui. " Il se revendique sans détour : " Oui, je suis Kiiraay et membre fondateur. " Il affirme que " le chef de l'Etat a parfaitement raison, la priorité c'est de continuer l'effort de relance économique, retrouver notre capacité à investir, refaire de la croissance pour mieux sortir des effets de la lourdeur de la dette ", précisant : " C'est autour de ça qu'on se mobilise autour de lui et, en se mobilisant autour de lui, on se mobilise avant tout autour de notre pays. " Il évoque à ce titre " la baisse des IDE " qui " traduit la crise de confiance qui nous frappe ", regrettant que le Sénégal soit passé " d'un modèle pionnier, admiré et copié […] à des bêtes de foire scrutées pour leurs excentricités démocratiques ", certains voisins parlant même, selon lui, " d'enfantillages ". D'où son appel : " Nous devons absolument retrouver du sens. " Interrogé sur l'hypothèse d'un débat sur la durée du mandat, il tranche : " Pas certainement. Il y a des débats qui sont suicidaires au Sénégal. On ne les suscite pas. On ne les entretient pas, on ne les porte pas. " Il justifie sa réserve : " Ce sont des sujets corrosifs qui braquent le peuple et, franchement, c'est la dernière chose dont le Président a besoin en ce moment. " Il élargit la réflexion à la question du temps long en politique, citant " le dernier rapport du Conseil d'Etat français ", et observe que " l'enchaînement, voire même l'enchevêtrement des crises contraint involontairement les Etats à mener des politiques court-termistes ", le Sénégal n'échappant pas à la règle, " surtout avec la dette qui nous fixe un horizon qui ne dépasse pas les prochaines échéances ". Il en conclut : " Penser l'avenir est devenu difficile. " Pour lui, l'heure est à " un temps de lucidité ", " un temps d'intelligence des bonnes réformes " et " un temps de discours sincère pour créer un même mouvement avec un peuple aussi intelligent que le nôtre ". Sur les critiques visant le Président concernant certains reniements, notamment autour des fonds politiques, il répond : " C'est pour cela que je vous dis que nous devons retrouver le sens. Depuis une décennie, nous avons fait tomber toutes les digues qui donnaient des garanties et une profondeur à notre Etat. " Il rappelle avoir été " parlementaire lors de la première réforme constitutionnelle de ce régime avec la suppression du Conseil économique et du Haut conseil des collectivités territoriales ", justifiée à l'époque par le fait " qu'elles étaient budgétivores ". Il relève, non sans ironie : " Deux ans après, rien que les fonds politiques consommés et avoués du Premier ministre du Sénégal sont annuellement supérieurs aux budgets de ces institutions supprimées pour des raisons financières. " Et d'interroger : " On a supprimé des institutions pour qu'une autre puisse mieux se servir, ou ce n'est pas ce qui a été dit aux Sénégalais. Vous voyez l'incohérence de nos choix aujourd'hui ? " Pour lui, l'enjeu est ailleurs : " La question n'est pas l'urgence d'un débat sur un autre, mais la capacité à nous entendre sur ce que nous voulons changer pour faire avancer notre pays ", sans " adapter les choses pour l'intérêt d'un homme ou d'un parti ". Stratégies pour implanter Kiiraay Sur le plan local, à Saint-Louis, il indique : " Le premier chantier et, pour le moment, le plus important, est d'implanter Kiiraay dans tout le département, constituer des équipes dynamiques avec les autres responsables déjà sur place et mettre en place une vraie dynamique. Là seulement, nous serons un pôle attractif pour les locales. " Interrogé sur les nombreux transferts observés depuis Pastef et l'APR vers Kiiraay, il se montre prudent : " Difficile pour moi d'avoir une réponse. Je m'interdis de porter ce contentieux puisque je n'étais ni membre de Pastef ni membre du parti du Président Diomaye. " Il observe néanmoins : " Il est évident que, dans un pays présidentialiste comme le nôtre, il n'est pas difficile pour un président de se tracer un camp politique ; donc, forcément, il aura des soutiens et ça va monter crescendo. "

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