WIRE — Au premier tour du baccalauréat 2026, à peine plus d'un candidat sur quatre a été admis. Pendant ce temps, les ateliers et les chantiers e du pays cherchent des techniciens qualifiés. Notre système d'orientation continue pourtant de pousser toute une jeunesse vers la voie générale. Il est temps de se demander pourquoi. Chaque mois de juillet, le même rituel. Les résultats du baccalauréat tombent et les familles retiennent leur souffle. Cette année, 26,45 % des candidats ont été admis au premier tour. Les trois quarts restants sont renvoyés au second tour ou à l'échec. En 2025 déjà, moins d'un candidat sur deux avait décroché le diplôme au terme des deux tours, sur plus de 160 000 inscrits. Et que propose-t-on à ceux qui échouent ? De recommencer, dans les mêmes classes surchargées, pour viser le même diplôme et rejoindre ensuite des amphithéâtres saturés. Une hiérarchie héritée Ce paradoxe a des racines anciennes. L'école coloniale formait des commis d'administration, et l'indépendance n'a pas défait la hiérarchie qu'elle nous a léguée : en haut le bureau, en bas l'atelier. Des décennies plus tard, la formation professionnelle traîne encore sa réputation d'" école de la seconde chance ", refuge supposé de ceux qui auraient échoué ailleurs. Au Fonds de financement de la formation professionnelle et technique, on reconnaissait publiquement en décembre dernier qu'il fallait inverser cette fausse perception. Dans nos familles, la sentence tombe vite. Untel " n'a que " son CAP. Tel autre " a dû " aller en formation professionnelle. Le vocabulaire dit tout : chez nous, on ne choisit pas le métier manuel, on y tombe. Et il faut ajouter une hypocrisie bien de chez nous. Ceux qui vantent les métiers manuels à la tribune inscrivent rarement leurs propres enfants au lycée technique. Des techniciens formés pour étudier autre chose L'histoire la plus révélatrice est celle de nos bacheliers techniques. Voilà des jeunes qui ont passé des années en série T1 ou T2, à apprendre le dessin industriel, la mécanique, l'électrotechnique. Leur bac en poche, faute de filières d'accueil suffisantes, certains se sont retrouvés orientés vers des licences de droit ou de sociologie. Le ministre de tutelle a reconnu le problème et promis des universités techniques publiques. En attendant, le pays forme des techniciens pour les envoyer étudier autre chose, pendant que ses entreprises cherchent des soudeurs, des électriciens, des frigoristes et des professionnels de l'hôtellerie sans les trouver. Les bacheliers généralistes, eux, affluent vers des universités dont les capacités d'accueil sont dépassées, l'Université Cheikh Anta Diop en tête, pour des diplômes que le marché de l'emploi n'absorbe qu'en partie. Un début d'inversion à consolider Les lignes commencent à bouger, il faut le dire. L'État s'est fixé l'objectif d'orienter 30 % des jeunes vers la formation professionnelle. Le concours national des métiers TerangaSkills a fait désigner un champion par chacune des quatorze régions, avec une finale nationale et une ambition affichée : que le pays applaudisse ses meilleurs artisans comme il applaudit ses meilleurs élèves. Mais ces annonces resteront des annonces si les lycées techniques continuent d'attendre leurs machines et leur rénovation. Elles resteront lettre morte si un CAP ne peut pas mener vers un BTS puis une licence professionnelle, et si l'orientation vers les métiers demeure une sanction de conseil de classe plutôt qu'un choix préparé dès le collège. L'hospitalité, un gisement d'emplois sous nos yeux L'année où Dakar accueille les Jeux olympiques de la jeunesse devrait pourtant nous ouvrir les yeux. Des milliers de visiteurs vont juger le Sénégal sur ce qu'il sait faire de mieux : recevoir. Cette teranga qui fait notre réputation dans le monde est aussi une compétence économique, et elle s'apprend. Un chef de partie, une gouvernante d'hôtel, un maître d'hôtel sont des professionnels qualifiés, formés dans des écoles, recherchés par les employeurs du tourisme bien au-delà de nos frontières. Le bâtiment, l'artisanat, les énergies et le numérique technique offrent le même constat : des débouchés réels, des carrières possibles, et des filières de formation qui peinent à recruter parce que le regard social les disqualifie d'avance. Le changement ne viendra pas des seuls ministères. Il suppose des familles capables d'admettre qu'un enfant doué de ses mains vaut un enfant doué en dissertation, et des entreprises qui paient les techniciens à la hauteur de leur rareté. Les médias ont leur part aussi : raconter, de temps en temps, une réussite en bleu de travail. Le baccalauréat général restera une belle voie. Cessons simplement d'en faire la seule. Paul Sédar Ndiaye (Ecrivain-Enseignant-Chercheur) www.dakaractu.com
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