WIRE — AMY MBACKÉ (ENTREPRENEUSE)"L'entrepreneuriat social est ma deuxième vocation" Elle fait partie des femmes qui font bouger le secteur de l'entrepreneuriat dans la ville sainte de Touba. Dans cet entretien, Amy Mbacké nous explique comment il est possible de mener des activités entrepreneuriales dans une ville religieuse aussi sacrée que Touba. Mme Amy Mbacké, pourriez-vous nous en dire un peu plus sur vous? Je suis Amy Mbacké, fille de Touba et première femme Mbacké-Mbacké Directrice nationale et Ambassadrice. Mon parcours est celui de la résilience et du travail. Mariée deux semaines avant le Bac en 2000, j'ai interrompu mes études. Trois ans après mon divorce, j'ai repris et aujourd'hui je suis titulaire de deux MBA en gestion des ressources humaines et en finances. J'ai servi l'État avec fierté : DRH à la Senum SA, ex-Adie, Directrice de l'Assistance et de la Promotion des Sénégalais de l'Extérieur, Directrice de l'Administration générale et de l'Équipement au ministère de l'Emploi, de la Formation professionnelle et de l'Insertion, puis au ministère des Affaires étrangères jusqu'en juillet 2024. Aujourd'hui, je suis fondatrice de l'Académie Moderne Islamique, un internat pour filles qui porte mon nom, et présidente du Réseau des Femmes du Baol pour le Développement. Mon engagement : former nos filles, autonomiser nos femmes et servir ma communauté. On vous a davantage connue en politique, avec beaucoup de responsabilités dans le passé, mais votre parcours de femme entrepreneure est moins connu. Parlez-nous un peu de votre parcours dans ce secteur. On m'a connue dans l'administration et la politique. Mais l'entrepreneuriat social est ma deuxième vocation. Gérer de grandes directions, c'est déjà entreprendre : il faut de la vision, une bonne gestion des ressources humaines et de la rigueur financière. Mes deux MBA et mon passage à la Senum SA m'ont donné ces outils. J'ai choisi d'investir dans l'humain. Avec l'internat, je forme une nouvelle génération de jeunes filles pieuses, instruites et compétentes. Avec le Réseau des Femmes du Baol pour le Développement, nous accompagnons, formons et finançons des femmes pour qu'elles créent leurs propres activités. Pour moi, entreprendre à Touba, c'est créer des solutions durables pour notre ville. On connaît la sacralité de Touba. Est-il possible d'y réussir dans l'entrepreneuriat ? Si oui, comment y parvenir ? Oui, on peut et on doit réussir à Touba. La sacralité n'est pas un obstacle, c'est un guide. Touba nous enseigne le travail, l'honnêteté, la solidarité et la foi. Ce sont exactement les valeurs d'un bon entrepreneur et d'un bon mouride. Pour réussir ici, il faut : mettre la foi en premier : commencer par la prière et la confiance en Dieu ; respecter le cadre : travailler en accord avec les autorités religieuses ; être compétent et sérieux : la qualité finit toujours par payer. Touba est un marché de plus d'un million de personnes. C'est une terre bénie pour ceux qui entreprennent avec éthique. Quels sont les obstacles qu'une femme, de surcroît une Mbacké-Mbacké, peut rencontrer pour réussir dans ce secteur, dans la ville sainte de Touba ? Le premier obstacle, c'est le poids de la responsabilité. En tant que femme Mbacké-Mbacké, on attend de nous l'exemplarité. Le deuxième, c'est l'accès au financement et aux grands marchés. Les réseaux d'affaires sont encore très masculins. Le troisième, c'est de concilier nos valeurs, notre famille et nos ambitions. Mais ces défis sont aussi une force. Ils nous obligent à être plus compétentes, plus rigoureuses, plus droites. On sait que, dans cette ville, beaucoup de femmes voient leur élan brisé à cause des mariages précoces. Selon vous, qu'est-ce qui explique cela et comment faire pour l'éviter ? C'est un fléau. La pauvreté, la peur de "l'âge avancé" et le manque d'alternatives poussent beaucoup de familles à marier leurs filles très tôt. Le résultat : des talents gâchés. J'en parle en connaissance de cause : mariée deux semaines avant le Bac. Pour l'éviter, il faut sensibiliser les parents : une fille instruite est une fierté et une sécurité pour la famille ; montrer qu'on peut se relever. J'ai repris trois ans après mon divorce et j'ai obtenu deux MBA ; proposer des alternatives : à l'Académie, nous accueillons des filles pour leur donner une éducation moderne et islamique de qualité. On ne protège pas une fille en arrêtant son école. On la protège en lui donnant des armes. Quelle place occupent les femmes qui évoluent dans ce secteur à Touba ? Elles sont partout et elles font tourner l'économie de la ville : commerce, agroalimentaire, artisanat, services. Mais elles sont encore trop présentes dans l'informel. Elles manquent de structuration, de financement et de formation. La place des femmes est en train de grandir. Les mentalités évoluent. Aujourd'hui, une femme entrepreneure sérieuse est respectée à Touba. Il faut maintenant passer à l'échelle industrielle. Quel doit être l'apport des femmes entrepreneures dans le développement de la ville et surtout dans son émergence ? L'émergence de Touba passe forcément par ses femmes. Nous sommes plus de la moitié de la population. Notre apport doit être économique avec la création de PME, l'industrialisation, et la création d' emplois pour nos jeunes. Il doit être éducatif à travers la formation des filles pour qu'elles soient les cadres de demain. On a un rôle social. Nous devons porter les valeurs de solidarité, d'entraide et de développement communautaire à travers des réseaux comme celui des Femmes du Baol. Une ville qui investit dans ses femmes investit dans son avenir. Quand on vous dit entrepreneuriat et femmes dans la Cité de Bamba, à qui pensez-vous comme pionnières et qu'ont-elles réalisé dans la ville de Serigne Touba ? À Touba, nous avons des femmes battantes qui ont ouvert la voie. Je pense d'abord aux filles de Cheikhoul Khadim comme Sokhna Maimouna et Mouslimatou. Cette dernière figure parmi les toutes premières femmes au Sénégal à s'investir dans l'agroalimentaire, notamment dans la transformation locale des céréales. Parmi les petites-filles, je citerai Sokhna Mai Bint Serigne Sonhibou, Sokhna Mame Faty Dendeye, Sokhna Mame Bousso Wilaya, Sokhna Ndèye Marème Mbacké, sans oublier les grandes commerçantes des marchés, Adja Nar Gadiaga, les femmes qui ont structuré des GIE et des coopératives comme Sokhna Ndioba Mbacké, ainsi que celles qui investissent dans l'éducation et la santé, comme Sokhna Mame Khary Bint Serigne Mourtada. Elles ont prouvé qu'on peut entreprendre en respectant les valeurs de la Cité de Serigne Touba. Elles ont créé des emplois, formé des jeunes et porté le nom de Touba au-delà de nos frontières. Mon rôle aujourd'hui est de prendre le relais, de structurer et de professionnaliser ce travail avec l'Académie et le Réseau. Regrettez-vous aujourd'hui de vous être lancée dans ce secteur et, si c'était à refaire, que changeriez-vous pour mieux atteindre vos objectifs ? Non, je ne regrette rien. Chaque étape, même difficile, m'a formée. Si c'était à refaire, je commencerais l'entrepreneuriat plus tôt et je me structurerai plus vite. J'irais chercher des partenaires et des financements dès le départ. Mais je garderais une chose : la foi, le travail et la persévérance. C'est ce qui m'a permis d'être DRH, Directrice, Ambassadrice et Fondatrice. Aujourd'hui, mon objectif est clair : laisser une trace à travers l'éducation des filles et l'autonomisation des femmes du Baol. CHEIKH THIAM Section:profondeur
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