WIRE — HOMMAGE À IDRISSA FALL Ce discret monument du journalisme africain et mondial   En 2016, je n'étais même pas encore diplômé du CESTI. Je m'apprêtais tout juste à soutenir ma grande enquête de fin d'études quand un homme a décidé de croire en moi avant que je n'y crois moi-même. Il s'appelait Idrissa Fall. Pour ceux qui l'ont connu de près, il était simplement Idriss. Si Mame Less Camara, légende absolue du journalisme, avait parachevé ma formation théorique au CESTI, c'est Idriss qui a pris en charge tout l'aspect pratique du métier. Il m'a recruté au sein du département francophone de la Voix de l'Amérique, et c'est ainsi que débute une aventure qui allait durer près de dix ans. Lui à la rédaction centrale de Washington, moi à Dakar, séparés par un océan que la fidélité de nos échanges a toujours fini par tarir. Pendant sept années, il m'a formé, formaté, accompagné, soutenu. Il a fait de moi un meilleur journaliste. Il a fait de moi, plus simplement, un meilleur homme. Là où je doutais de mes capacités, lui n'en doutait jamais. Pour lui, je pouvais tout faire. Ce Père, un surnom qu'il détestait mais qu'il portait sans doute dans le cœur de tous ceux qu'il avait formés, tenait à m'informer à chaque événement important de sa vie. Ce lien n'a jamais connu de rupture, même après que nos routes professionnelles se soient séparées, même à des milliers de kilomètres de distance. L'homme qui allait là où les autres n'osaient pas Avant d'être un Père, Idriss était déjà une légende dans les couloirs de la rédaction francophone. On ne me l'a pas raconté, je l'ai vécu en travaillant sept ans à ses côtés, en l'écoutant revenir sur ces épisodes avec cette pudeur des grands reporters qui n'aiment jamais trop parler d'eux-mêmes. Il avait quitté la France en 1992 pour rejoindre la VOA, sans savoir que cette décision allait le lier pour près de trente ans à cette rédaction qu'il a fini par diriger depuis Washington. Ce qui frappait chez lui, ce n'était pas seulement le nombre de conflits qu'il avait couverts notamment le génocide de 1994 au Rwanda, les soubresauts du Congo-Brazzaville et du Gabon, les coups d'État à répétition au Niger, les années de plomb ivoiriennes jusqu'à la chute de Gbagbo, les rébellions burundaises. C'était plutôt sa manière d'y aller alors que la logique aurait voulu qu'il reste en retrait. En 1996, il s'était retrouvé du côté Est de l'ancien Zaïre, dans des zones que les rebelles contrôlaient et que presque aucun journaliste étranger n'osait approcher. C'est de là qu'il avait rapporté, le premier, la nouvelle qu'un certain Laurent-Désiré Kabila (qu'on annonçait mort dans les chancelleries) était bien vivant. Quelques années plus tard, l'homme devint le président de la République Démocratique du Congo. Idriss aimait peu revendiquer ce genre de scoop, ce sont plutôt ses cadets qui le rappelaient, presque avec fierté, comme on parle d'un aîné dont on veut perpétuer la légende. En 2012, c'est encore lui qui est entré le premier, parmi les journalistes étrangers, dans Gao, alors verrouillée par le Mujao. Et en 2013, à Bangui, il a payé cher cette habitude de vouloir voir de ses propres yeux. Pris à partie par une foule en pleine tension entre milices, il a bien failli ne jamais rentrer. Il doit la vie à des soldats français, intervenus in extremis. De cet épisode, je ne l'ai jamais entendu se plaindre, seulement en tirer, avec le recul au fil des années, une leçon de prudence qu'il s'appliquait à transmettre à ceux qu'il formait, moi le premier. C'est pour tout cela, (le courage sans fanfaronner, l'exigence tournée d'abord vers lui-même, l'humilité de celui qui a vu la mort de près et qui n'en fait pas un étendard), que le conseil d'administration de la VOA a fini par le distinguer en lui décernant le très rare David Burke Distinguished Journalism Award. Ce qu'il m'a transmis, je l'ai porté à mon tour Mais la vraie mesure de sa carrière, je ne la trouve pas dans les distinctions. Je la trouve dans ce qu'il a fait de moi. Il m'a accompagné et soutenu à chaque étape de mon ascension au sein des rédactions de VOA Afrique, depuis mes débuts comme simple pigiste jusqu'au poste de correspondant permanent en République du Sénégal. Depuis Washington, il suivait tout, comme si la distance n'existait pas. Et à chaque étape, c'est son audace, son courage, son professionnalisme et son humilité qu'il s'est employé à me transmettre, presque comme un héritage qu'il aurait tenu à me voir porter avant de me le laisser tout à fait. Je me souviens de la forêt classée de Boffa Bayotte, en Casamance. J'y suis allé quelques jours, peut-être quelques semaines, après le massacre du 6 janvier 2018 (quatorze bûcherons abattus froidement par un commando armé). Le village lui-même portait déjà les cicatrices d'une histoire bien plus ancienne. Il a été déserté depuis le début des années 1990 à cause du conflit casamançais et ses habitants n'avaient recommencé à y revenir que des années plus tard, dans un lieu que la peur et l'enclavement avaient longtemps tenu à l'écart de tout regard extérieur y compris celui des journalistes. Mon grand frère Abdou Aziz Bane, de la RTS, avait d'ailleurs tenté de m'en dissuader, par affection, par prudence. Idriss, lui, avait entendu la même inquiétude et n'avait pas cherché à l'apaiser par de fausses promesses. Il m'avait simplement dit : " si tu penses pouvoir y arriver, vas-y ". Ce n'était pas de l'insouciance. C'était la confiance d'un homme qui savait exactement ce qu'il demandait, parce qu'il l'avait lui-même vécu, à Bangui, à Gao, dans l'est du Zaïre. Et j'y suis allé. Il y a eu aussi Guet-Ndar, le quartier des pêcheurs de Saint-Louis, quand les garde-côtes mauritaniens ont ouvert le feu, le 29 janvier 2018, sur une pirogue transportant neuf pêcheurs sénégalais, tuant l'un des jeunes qui s'y trouvaient. La colère avait été immédiate. Les commerces tenus par des Mauritaniens saccagés à Saint-Louis et le pont Faidherbe bloqué par la foule. J'y étais, parce que pour Idriss un journaliste devait aller chercher l'information là où elle se trouvait. Pour la transmettre aux lecteurs, aux auditeurs et aux téléspectateurs, sans pour autant, du moins en théorie, mettre sa vie en péril. J'ai souvent repensé à cette nuance qu'il ajoutait toujours, " en théorie ", avec cette souciance qui trahissait le fait qu'il savait mieux que quiconque à quel point la théorie et le terrain ne se ressemblent pas toujours. C'est peut-être là, en fin de compte, le plus bel hommage que je puisse lui rendre, ne pas seulement énumérer ce qu'il a accompli lui-même à Bangui, à Gao, dans l'est du Zaïre, mais reconnaître que cette même audace, il a réussi à me la faire porter à mon tour, sur mon propre terrain, dans mon propre pays. On ne mesure pas un maître à ce qu'il a fait, mais à ce qu'il rend possible chez ceux qu'il a formés. Et de cela, Boffa Bayotte et Guet-Ndar restent, pour moi, la preuve la plus intime. Même le jour où il m'a confié à la responsabilité de mon grand frère Abdourahmane Dia et de Tim, au sein de la VOA, Idriss n'a jamais vraiment lâché la main. Il restait attentif, en silence souvent, à tout ce que je faisais. Mon travail, mes reportages, mais aussi ma vie tout court. Il prenait des nouvelles, il suivait, il se souciait, avec cette affection paternelle extraordinaire qui ne s'est jamais démentie, quelle que soit la distance ou le temps écoulé. On peut confier un fils à quelqu'un d'autre ; on ne cesse pas pour autant d'être son père. C'est exactement ce qu'a été Idriss pour moi, jusqu'au bout. Et puis il y avait ses passages à Dakar. Chaque fois, il tenait à ce qu'on se retrouve, tantôt pour un déjeuner, tantôt pour un dîner, comme s'il voulait s'assurer, de vive voix et en face à face, que tout allait bien chez celui qu'il avait pris sous son aile. Ces repas-là n'avaient rien d'une formalité. C'était sa manière de rester présent, physiquement, dans une relation que la distance entre Washington et Dakar aurait pu, chez n'importe qui d'autre, réduire à quelques messages épars. La retraite En 2024, au moment de sa retraite, j'étais à La Mecque lorsque j'ai reçu son message. De là où j'étais, j'ai prié pour que Dieu l'accompagne dans cette nouvelle étape et lui accorde une meilleure santé, par la grâce de Rassoulilah SAWS. Je lui avais répondu que cela avait été un immense honneur de travailler à ses côtés et sous sa bienveillance. Je le remerciais pour son soutien et son affection constante, mais aussi pour les " remontées de bretelles " qui m'avaient tant appris. Je lui souhaitais une paisible retraite, sous la protection d'Allah. Puis la maladie est venue l'affaiblir. Et il y a quelques semaines seulement, il m'a écrit à nouveau, fidèle à lui-même, prenant de mes nouvelles avant de parler des siennes : " Qu'est-ce que tu deviens ? J'espère que tu vas bien ainsi que toute ta famille. Au plan santé, je vais mieux par la grâce de Dieu, même si le traitement doit durer encore un an de plus. " Il m'avait aussi parlé, avec une tristesse à peine voilée, de la fermeture de la VOA décidée par l'administration Trump, et du chômage technique brutal frappant tant d'anciens collègues de Washington, lui-même déjà à la retraite, épargné directement, mais touché dans sa chair par le sort de ceux qu'il avait côtoyés tout au long de sa carrière. Je lui avais répondu ma joie de le savoir mieux portant, donné des nouvelles de ma famille, et partagé mon regret devant cette fermeture qui laissait tant de pères et de mères de famille sans emploi du jour au lendemain. Ce message a été le dernier. Sa voix, cette voix paternelle qui m'a accompagné sans discontinuité pendant presque dix ans, depuis Washington jusqu'à Dakar, s'est tue le vendredi 24 juillet 2026. J'ai perdu un père, un modèle et un maître. Les trois à la fois, en une seule personne. Repose en paix, mon cher Idriss. Qu'Allah Le Tout Puissant te couvre de Sa Miséricorde et t'offre le Paradis Firdawsi, par la grâce de Rassoulilah SAWS. Adieu. Par Seydina Aba Gueye, journaliste et ancien correspondantpermanent de la VOA Afrique en Républiquedu Sénégal (2017-2023)  Section:libreparole

"We aggregate wires to encourage regional discovery, sending readers directly back to the original source to explore full coverage."

This is a normalized overview of the breaking feed event. The complete, official release detailing all points, background context, and statements remains hosted by the original publisher.