WIRE — Exilés en Côte d'Ivoire voisine, des Burkinabè ont choisi d'échapper à la junte autoritaire du capitaine Ibrahim Traoré, arrivé au pouvoir par un coup d'État en septembre 2022 et qui réprime les voix dissidentes. L'AFP a présenté un acteur judiciaire et trois journalistes, métiers particulièrement ciblés par le régime, qui s'attaque également à la société civile, parfois à des militaires et récemment à ses soutiens ayant exprimé un désaccord. Leur départ a été difficile, leur retour est incertain. Ici, ils vivent prudemment, tentant de se fondre parmi une communauté burkinabè de plus de 4 millions de personnes - dont plus de 72.000 réfugiés -, diaspora la plus importante du pays, peuplé de 32 millions d'habitants. - Échapper au front - Fin 2024, Boukary, un acteur judiciaire, est convoqué par l'armée pour lutter de force contre les groupes jihadistes qui minent le pays depuis une décennie. Le régime est accusé par des ONG internationales d'utiliser un décret de mobilisation générale de manière abusive, pour réprimer les voix dissidentes. Selon Boukary, dont le prénom a été modifié pour des raisons de sécurité, comme celui des autres personnes incluses, cette réquisition " punitive " était liée à une affaire judiciaire impliquant un proche d'Ibrahim Traoré. "J'avais reçu des informations selon lesquelles je pouvais être affecté dans une zone très dangereuse ou même être éliminé physiquement", raconte-t-il à l'AFP. Le lendemain de sa convocation, il quitte le pays " clandestinement, avec l'aide de proches ", par voie terrestre, se souvient-il. Peu après, des hommes de l'Agence nationale de renseignements (ANR) intimident son épouse, qui vient d'accoucher. Sa famille le rejoint alors en Côte d'Ivoire, qu'il estime être le plus sûr des pays frontaliers. Le Mali et le Niger voisins, eux aussi dirigés par des putschistes sous la pression d'attaques jihadistes meurtrières, étouffent également la contestation. "Aujourd'hui, je n'ai aucune activité professionnelle", regrette-t-il. "Nous survivons grâce au soutien d'amis et parfois en vendant le peu de biens que nous possédons encore", confie-t-il. - Ne "pas abandonner" le journalisme - Fin 2023, Adama, journaliste, apprend qu'il est lui aussi enrôlé de force. "Dieu merci, je n'étais pas là", se souvient-il, "je ne suis plus rentré depuis lors". "Pour être journaliste au Burkina et vivre dans ce pays, tu n'as que le choix entre te taire et dire que tout va bien, il n'y a plus de liberté de la presse", dénonce-t-il. Selon lui, "ce n'est rien d'autre qu'une tyrannie implacable". Et comme tous les autres, il trouve la situation sécuritaire " préoccupante ". En Côte d'Ivoire, pays qu'il connaît bien, il choisit "d'être un peu plus discret" et de se retirer des réseaux sociaux, mais continue d'exercer le journalisme. "Ce métier, je ne peux pas l'abandonner totalement, même s'il est de plus en plus difficile de le pratiquer dans ces conditions", explique-t-il. Il forme également des jeunes à l'enquête. - L'exil, une "résistance" - Ousmane est arrivé en Côte d'Ivoire fin 2023, une "dimanche où il y avait moins de surveillance" à la frontière, précise-t-il. "J'ai eu la chance d'intégrer une rédaction, mon quotidien n'a donc pas beaucoup changé", explique le journaliste, expliquant qu'il utilise désormais un pseudonyme. Pas suffisant pour éloigner la junte. Les menaces, "c'est mon quotidien", dit-il, "j'en reçois sur ma page Facebook, dans ma messagerie privée. Certains m'écrivent: "+si on te croise, on va te tuer+". Elles s'ajoutent à une "persécution judiciaire", affirme-t-il. Il assure également qu'"il y a des soutiens du régime ici en Côte d'Ivoire. Ils sont nombreux et certains savent où nous sommes (...) il m'est arrivé qu'après une publication sur les réseaux sociaux, quelqu'un révèle publiquement ma localisation". La junte s'appuie notamment sur la présence de dissidents burkinabè en Côte d'Ivoire pour accuser Abidjan de vouloir la déstabiliser, ce que les autorités démentent. Pour Ousmane, l'exil est "une forme de résistance". "Je retournerai au Burkina Faso si la violence politique cesse et s'il y a un retour à la démocratie", se dit-il. - Des journées "plus longues" - "Aujourd'hui, j'ai l'impression que les journées sont devenues beaucoup plus longues", souffle Salifou, journaliste qui a quitté le Burkina début 2024. En Côte d'Ivoire, "je n'ai pas cherché à travailler comme journaliste", dit-il. Et pour revenir à Ouagadougou, "il faut que je sois que je ne risque pas sûr d'être enlevé", comme c'est arrivé à des dizaines de voix critiques, craint-il. Il estime qu'au Burkina, "les militaires ont créé les conditions pour que la presse internationale devienne la seule qui puisse informer sur la réalité". Des médias internationaux limités sur le terrain, souvent suspendus ou interdits de diffusion par la junte et dont des correspondants ont été expulsés. "Il ne faut pas abandonner ces pays. Aujourd'hui, on a comme l'impression qu'il y a une non-assistance à des peuples en danger", s'inquiète-t-il, souhaitant un "retour à l'ordre constitutionnel".

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