WIRE — LUCIANO GENOVESIO La peinture comme acte de souveraineté   Luciano Genovesio, un artiste plasticien français né en 1950, dont le parcours est marqué par une expertise dans la restauration du patrimoine artistique, a exposé ses œuvres à la galarie Artcanes à Yoff, du 18 juin au 18 juillet 2026. C'est à l'occasion de cette exposition que je suis allé à sa rencontre afin d'en apprendre davantage sur son parcours et sur sa production artistique. Formé auprès du maître restaurateur Jean Malesset, il reprend en 1975 la direction des ateliers Malesset et participe à la restauration de milliers d'œuvres pour le ministère français de la Culture. Parallèlement, il développe une carrière de peintre et réalise de nombreuses fresques et décors pour des personnalités et des institutions prestigieuses. Inspiré par les maîtres anciens, de la Renaissance jusqu'aux débuts de l'impressionnisme et de l'abstraction, il forge un style personnel fondé sur la maîtrise des techniques classiques. Ses œuvres sont exposées en Europe, en Amérique, au Moyen-Orient et en Afrique, tandis que ses réalisations ornent des monuments historiques, des ambassades, des résidences présidentielles et des collections privées. Installé au Sénégal depuis 2012, il poursuit une activité artistique internationale. Fidèle à l'héritage de Giovanni Bellini, qu'il considère comme son maître, il défend une conception humaniste de l'art. Pour lui, l'art et la culture constituent l'expression la plus profonde de la civilisation, porteurs de mémoire, d'espoir et de sens pour l'humanité. Avec " Maalaw du giss raay bi ", Luciano Genovesio ne propose pas une simple exposition de portraits africains. Il construit un vaste récit pictural où la mémoire, l'histoire et la dignité des peuples du continent deviennent les véritables sujets de la peinture. Dès son titre, emprunté à la célèbre parole attribuée au Damel Lat Dior – " Fi ma dundee, Maalaw du giss raay bi " –, l'exposition inscrit son propos dans une réflexion sur la résistance. Le chemin de fer colonial n'est plus seulement un fait historique ; il devient le symbole de toutes les formes d'intrusion, de domination et d'effacement auxquelles les sociétés africaines ont dû faire face. Cette lecture rejoint les analyses d'Achille Mbembe sur la persistance des logiques coloniales dans Critique de la raison nègre (2013), ainsi que la réflexion d'Frantz Fanon dans Les Damnés de la Terre (1961), où la résistance culturelle apparaît comme l'une des formes fondamentales de reconquête de la souveraineté. Le premier mérite de Genovesio est d'avoir refusé le pittoresque. Bien que son œuvre s'appuie sur des costumes, des coiffes, des scarifications, des bijoux et des armes traditionnelles d'une remarquable précision ethnographique, ces éléments ne relèvent jamais de l'exotisme. Ils sont les signes visibles d'une souveraineté culturelle. Chaque parure devient un langage, chaque étoffe un territoire, chaque regard une affirmation d'existence. Cette réhabilitation des signes culturels africains s'inscrit dans la critique formulée par Valentin-Yves Mudimbe dans The Invention of Africa (1988), où il montre comment le regard occidental a longtemps réduit les cultures africaines à des objets de savoir plutôt qu'à des sujets producteurs de sens. Les portraits de Lat Dior et d'Aline Sitoé Diatta, qui sont d'une intensité particulière, font surgir, à travers leurs regards, l'esprit de résistance et l'héritage historique du Sénégal. Ces deux figures historiques dépassent leur statut de héros nationaux pour devenir des archétypes de la souveraineté africaine. Luciano Genovesio ne les peint pas comme des personnages du passé ; il les fait entrer dans le présent. Leur regard semble s'adresser directement aux générations contemporaines. Ainsi, l'histoire cesse d'être une mémoire figée pour redevenir une question politique. Cette actualisation de la mémoire rejoint la conviction de Léopold Sédar Senghor selon laquelle l'histoire est une force de création culturelle, tandis que Frantz Fanon voyait dans la réappropriation du passé un moment essentiel de la décolonisation des consciences. L'exposition se développe ensuite comme une vaste cartographie du continent. Des guerriers mandingues aux chameliers sahariens, des femmes Hamer de la vallée de l'Omo aux pêcheurs du lac Turkana, des figures historiques sénégalaises aux communautés nomades du Sahara, Genovesio refuse toute vision homogène de l'Afrique. Il montre au contraire un continent de civilisations multiples dont la diversité constitue précisément la force. Cette géographie des identités rejoint la pensée de Édouard Glissant, pour qui les cultures ne sont pas des essences figées mais des espaces de relation, de circulation et de créolisation (Poétique de la Relation, 1990). Cette diversité est réunie par un fil conducteur : la résistance. Il ne s'agit pas ici d'une résistance spectaculaire ou héroïsée dans le seul registre militaire. L'artiste élargit considérablement cette notion. Résister consiste aussi à continuer de parler sa langue, à transmettre ses rites, à préserver ses coiffures, à porter les signes de son clan, à parcourir les pistes du désert ou à maintenir une économie pastorale ancestrale. L'identité culturelle apparaît comme une forme quotidienne de liberté. Cette conception de la culture comme fondement de la liberté rappelle la pensée d'Léopold Sédar Senghor, pour qui la civilisation ne survit qu'à travers la fidélité créatrice aux valeurs héritées de la tradition, sans renoncer au dialogue avec l'universel Cette idée est particulièrement sensible dans les nombreux portraits consacrés aux peuples de la vallée de l'Omo. Le corps y devient un véritable espace politique. Les scarifications, les plateaux labiaux, les peintures corporelles, les colliers et les coiffes ne sont jamais réduits à des curiosités anthropologiques. Ils sont traités comme des œuvres d'art inscrites dans le vivant, des manifestations d'une esthétique qui refuse l'uniformisation culturelle du monde contemporain. Chez Genovesio, le corps n'est pas décoré ; il est habité par une mémoire. Cette lecture du corps comme espace de mémoire et de résistance dialogue avec les analyses de Frantz Fanon sur les effets de la domination coloniale inscrits dans le corps même des sujets colonisés. La série consacrée aux peuples sahariens constitue probablement l'un des sommets de l'exposition. Les visages émergent d'immenses étendues de lumière où dominent les ocres, les blancs et les bleus profonds. La composition laisse une place considérable au silence du désert. Les personnages semblent appartenir autant au paysage qu'à l'histoire. Cette fusion entre l'homme et son environnement confère aux toiles une dimension presque méditative où la monumentalité naît moins de la taille des œuvres que de la gravité des présences. Sur le plan pictural, Luciano Genovesio revendique une facture classique. La maîtrise du dessin, la précision anatomique et le traitement minutieux des matières témoignent d'une solide tradition figurative. Pourtant, cette fidélité au réalisme n'empêche jamais l'expression. Les regards concentrent toute la tension dramatique des tableaux. Les yeux deviennent le véritable centre de gravité des compositions.  En faisant du regard le lieu d'une subjectivité retrouvée, Genovesio inverse ce qu'Achille Mbembe décrit comme les dispositifs historiques de fabrication du regard colonial.Ils interpellent directement le spectateur, l'obligeant à abandonner toute posture de simple observateur. La lumière joue également un rôle essentiel. Loin d'être seulement descriptive, elle possède une fonction symbolique. Les visages semblent émerger d'un espace intemporel, comme si la peinture cherchait moins à documenter des individus qu'à révéler une condition humaine. Les carnations, les étoffes et les textures sont traitées avec une extrême délicatesse, tandis que les arrière-plans volontairement épurés isolent les figures pour mieux en exalter la présence. Le choix du portrait comme forme dominante mérite également d'être souligné. Dans une époque saturée d'images rapides et de consommation visuelle, Genovesio impose le temps long de la contemplation. Chaque visage exige une rencontre. Chaque toile invite à une lecture lente où les détails prennent progressivement sens. Cette temporalité participe pleinement de la portée critique de l'exposition : elle résiste à la vitesse du regard contemporain. On pourrait certes s'interroger sur la dimension parfois héroïque de certaines représentations. Les figures apparaissent presque toujours majestueuses, dignes, souveraines. Cette monumentalisation peut sembler éloigner les personnages de leurs contradictions historiques ou sociales. Pourtant, ce choix esthétique répond précisément au projet de l'exposition. Face à plusieurs siècles de représentations coloniales ayant réduit les peuples africains à des objets d'étude, Genovesio opère un renversement du regard. Il restitue aux sujets africains leur pleine autorité iconographique. Cette inversion du regard répond directement à la critique formulée par Valentin-Yves Mudimbe de la construction coloniale du savoir sur l'Afrique, en redonnant aux figures africaines leur statut de sujets de l'histoire plutôt que d'objets de représentation. L'exposition peut ainsi être comprise comme une véritable " poétique de la relation ", au sens d'Édouard Glissant : elle met en dialogue des mémoires dispersées à travers le continent sans jamais les dissoudre dans une identité uniforme. En définitive, cette exposition ne porte pas seulement sur le passé. Elle interroge notre présent. À travers ces portraits, Luciano Genovesio pose une question fondamentale : comment un peuple demeure-t-il lui-même dans un monde où les formes de domination changent sans disparaître ? Sa réponse est résolument esthétique. La beauté devient ici une manière de resister, la peinture un lieu de mémoire et le portrait un acte politique. Rarement une exposition aura montré avec une telle cohérence que l'identité culturelle n'est pas une nostalgie, mais une puissance vivante. En faisant dialoguer l'histoire sénégalaise avec les grandes civilisations du Sahara, de l'Afrique de l'Est et du monde mandingue, Luciano Genovesio compose une véritable géographie de la dignité africaine. Son œuvre rappelle que la souveraineté ne se limite pas aux frontières des États : elle habite aussi les visages, les gestes, les traditions et les regards qui refusent l'oubli. PROFESSEUR BABACAR MBAYE DIOPCritique d'art, member de l'ASCA et de l'AICA Section:libreparole

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