WIRE — HOMMAGE BT ou le destin de Ndoumbelaan   Six ans déjà ! On aurait dit six mois, six jours… Quel sens cela peut-il bien avoir de compter le temps lorsqu'on parle de Babacar Touré, fasciné qu'il était par la mort, ultime expérience de vie ? Cette mort qu'on s'efforce d'oublier mais qui se rappelle, telle notre ombre, à notre bon souvenir de vivant si fragile, chaque fois qu'une parcelle de lumière, à proximité, s'évanouit brusquement ! Babacar Touré faisait bien sûr partie de ces précieuses " lumières ". Non pas seulement parce qu'il fut un bâtisseur infatigable très attaché aux valeurs de persévérance et de liberté comme le groupe Sud en porte les solides traces. Pas seulement parce qu'il savait irradier son monde de générosité (c'est lui qui a baptisé EnQuête), de commerce intellectuel et de courage. Mais parce qu'il est l'archétype de ce dont le Sénégal ne devrait jamais s'éloigner. La culture de la bienveillance, l'éthique de la discussion, la recherche du consensus et la protection acharnée des valeurs qui fondent la République. Tout bon révolutionnaire qu'il fût, Babacar Touré nourrissait la grosse inquiétude de voir Sunugaal ou Ndoumbelaan chavirer. Malgré en effet son naturel optimiste qui se traduit dans sa joie de vivre dont peuvent témoigner ceux qui le connaissent bien, Babacar Touré était très incommodé, meurtri par la décomposition sociale créée par la montée en puissance de ces valeurs rétrogrades. " Le Sénégal est sur une mauvaise pente ", défend-t-il, dans un texte mémorable, " De la Culture au Culte de Violence ", le dernier éditorial, publié en deux volets dans les éditions 8145 et 8146, les 13 et 14 juillet 2020. Le papier est à la fois une diatribe et une invite à une réelle et profonde introspection. " Derrière la Téranga sénégalaise tant vantée, se distille une culture de violence atavique, qui ne cherche que la moindre occasion pour s'exprimer, y compris de la plus hideuse et la plus cruelle des manières ", prévient-il. Une violence qui trouve ses racines dans Ndoumbelaan, " ce royaume magique sorti de l'imaginaire de deux monstres sacrés de notre littérature, Léopold Sédar Senghor et Abdoulaye Sadji. C'était au temps où les animaux parlaient. Leuk-le-lièvre, rusé, espiègle et gouailleur, représente le Sénégalais de notre époque. Il tient de Kakatar-le-caméléon, toujours aux aguets, doté d'yeux à mobilité indépendante, d'une capacité à changer de couleur à des fins de communication (séduction) et de camouflage. La nature a également pourvu ce reptile d'une langue protractile à même d'attraper sa proie, comme le font certains compatriotes passés maîtres dans l'art de médire, d'affabuler et de jeter en pâture d'honnêtes citoyens, parfois par méchanceté envieuse, souvent par mesquinerie gratuite ". BT, comme s'il nous parlait ici et maintenant lorsqu'il évoque " ces brigades du Net préposées à une cyberguerre peu glorieuse et dégradante, à la solde de politiciens, d'hommes d'affaires de lobbies, etc., (qui) envahissent l'espace viral pour distiller leur venin ", dans un contexte d'un déficit de leadership à tous les niveaux de la société, de la cellule familiale au sommet de l'État. La loi, ce n'est pas l'arbitrage, mais le " laisser-faire " et le " laisser-aller ". Pour sombre qu'il soit, le diagnostic de BT recoupe bien la réalité présente. Les instincts les plus rétrogrades de notre société ont été sanctuarisés grâce au magistral coup de pouce des nouvelles technologies, au point d'ailleurs que de certaines valeurs d'une simplicité et d'une humanité primaires tels que le respect dû aux aînés ou aux anciens, la bonne tenue du langage, la téranga, etc., sont devenues, on ne sait par quelle magie, des… contre-valeurs voire des symptômes de faiblesse. Et l'injure, la vulgarité, la nullité, l'arrogance, la tartufferie et le mensonge sont devenus… les nouveaux bijoux de l'espace public. Nous ne nous en rendons pas compte, du moins pas suffisamment, mais notre si beau pays a énormément changé, en si peu de temps. Nous portons des rides et des balafres partout. Et ce n'est pas l'effet du temps qui en est la cause principale, mais bien le travail acharné, malveillant et violent de forces sociales rétrogrades qui ont fait bouger bien des lignes, pour nous ramener à l'âge de la pierre. Ou presque ! Bien heureusement, tout ne semble pas perdu. La cassure constatée dans la majorité, dont la dernière note est la création d'une nouvelle formation politique, semble ouvrir une nouvelle page d'une recomposition qui est intéressante aussi bien sur le plan politique que social. On ne peut du reste jamais jurer avec nos politiques. Mais les institutions de la République ont été si violemment agressées qu'on peut raisonnablement se convaincre que le Sénégal ne peut pas vivre un cauchemar plus douloureux que celui expérimenté ces dernières années. " Raisonnablement " ne pouvant aucunement signifier " certainement " !   Post-scriptum   Notre si méticuleux aîné Mademba Ndiaye dans ses " Kebetu avec mes Jarbaat : Et tu Mademba Sénégal - Éphémérides du jour " rappelle que c'est un 26 juillet (2007) que l'ancien Président français a prononcé son honteux discours de Dakar sur " l'homme noir ". Babacar Touré a donné son dernier souffle un 26 juillet (2020). Ce qu'il ne précise pas, c'est que Sarko est mort alors que BT est vivant. Les voies du Seigneur sont décidément insondables ! Section:analyse

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