WIRE — L'EAU QUI COULE SOUS NOS CLIMATISEURS Une ressource sénégalaise gaspillée Mesurer, expe'rimenter, puis ge'ne'raliser une solution simple pour nos bâtiments publics Sous nos climatiseurs, une eau claire s'e'coule chaque jour vers les trottoirs et les caniveaux, tandis que nos bâtiments publics utilisent de l'eau potable pour les toilettes et le nettoyage. En re'cupe'rant ces condensats, le Se'ne'gal pourrait e'cono- miser une ressource pre'cieuse, ame'liorer l'hygiène de certains e'ta- blissements et expe'rimenter une solution simple, locale et peu coûteuse. L'UGB pourrait en devenir le premier de'monstrateur national. Il suffit de traverser la cour d'une administration, d'une universite' ou d'un hôpital se'ne'galais en pleine sai- son chaude pour observer la même scène : sous chaque climatiseur, un petit tuyau rejette une eau claire qui finit sur le trottoir, dans le sable ou dans un caniveau. Personne n'y prête attention. Elle ruisselle, s'e'vapore et disparaît. Pendant ce temps, à quelques mètres de là, les toilettes du même bâtiment utilisent de l'eau potable pour chaque chasse. Une eau qui doit être capte'e, traite'e, transporte'e et distribue'e, alors même que de nombreux e'tablissements publics connaissent des coupures, des baisses de pression ou des difficulte's d'approvisionnement. Cette eau porte un nom : le condensat de climatisation. Elle pourrait devenir une ressource com- ple'mentaire pour des usages ne ne'cessitant pas une eau potable. L'ide'e est simple : utiliser chaque qualite' d'eau pour l'usage qui lui cor- respond. Un gisement d'eau invisible dans nos bâtiments Un climatiseur refroidit l'air en le faisant passer sur une surface froide. L'humidite' qu'il contient se con- dense alors en gouttelettes, comme sur la paroi d'un verre rempli d'eau glace'e. Cette eau est recueillie dans un bac, puis e'vacue'e par un tuyau. Dans la majorite' de nos bâtiments, elle est simplement rejete'e à l'exte'- rieur. Le volume produit de'pend de l'humidite', de la tempe'rature, de la puis- sance de l'appareil et de sa dure'e de fonctionnement. Mais dans un cli- mat chaud et humide comme celui du Se'ne'gal, les quantite's peuvent devenir significatives lorsque plu- sieurs climatiseurs fonctionnent longtemps. À l'e'chelle d'un appareil, le volume paraît limite'. À l'e'chelle d'un ministère, d'un hôpital, d'un hôtel ou d'une universite', il peut repre'senter plusieurs mètres cubes par mois. Cette eau n'est pas destine'e à la consommation humaine. Mais après collecte, filtration et gestion approprie'e, elle pourrait alimenter les chasses d'eau, servir au nettoyage ou à l'arrosage. Pourquoi continuer à utiliser ex- clusivement de l'eau potable pour des usages qui ne l'exigent pas ? L'UGB comme de'monstrateur national Le Se'ne'gal ne dispose pas encore, à notre connaissance, d'un cadre technique spe'cifiquement consacre' à la re'cupe'ration des condensats de climatisation. Cette absence peut devenir une occasion de produire nos propres donne'es, d'expe'rimenter dans nos conditions climatiques et de construire progressivement une doctrine nationale. L'Universite' Gaston Berger, et par- ticulièrement l'Institut Polytechni- que de Saint-Louis, pourrait accueil- lir un premier projet pilote. Nous disposons des compe'tences ne'ces- saires en ge'nie de l'eau, ge'nie civil, e'nerge'tique, environnement et main- tenance. Le projet pourrait associer enseignants-chercheurs, inge'nieurs, techniciens, e'tudiants et doctorants, notamment dans le cadre des labora- toires de recherche applique'e. La première e'tape serait simple : mesurer. Il faudrait recenser les cli- matiseurs de quelques bâtiments repre'sentatifs, observer leur dure'e de fonctionnement et mesurer les volu- mes re'ellement produits pendant la saison chaude. Ces donne'es permet- traient d'identifier les bâtiments offrant le meilleur potentiel et les usages non potables les plus proches. La deuxième e'tape serait l'installa- tion d'un de'monstrateur. Les tuyaux d'e'vacuation pourraient être regrou- pe's vers un re'servoir tampon. Après filtration et, si ne'cessaire, traitement adapte', l'eau serait dirige'e vers les chasses d'eau les plus proches. Il ne s'agit pas d'une technologie sophistique'e. Mais sa simplicite' ne doit pas conduire à l'improvisation : le dimensionnement, la se'curite' sa- nitaire, l'entretien et la se'paration des re'seaux doivent rester rigoureux. Une simulation à confirmer parla mesure Une première simulation explora- toire re'alise'e pour un bâtiment-type de l'IPSL e'quipe' d'une douzaine de climatiseurs indique un potentiel de re'cupe'ration d'environ 43 mètres cubes par an. Ce volume pourrait couvrir près de 12 % des besoins annuels des toilettes conside're'es. Le coût initial de l'installation a e'te' estime' à environ 373 000 FCFA. L'e'conomie annuelle directe sur la facture d'eau serait proche de 30 000 FCFA, soit un retour sur investis- sement d'environ douze anne'es. Ce de'lai peut sembler long si l'on ne considère que la facture d'eau. Mais il reste cohe'rent avec la dure'e de vie d'une infrastructure sanitaire bien conçue. Surtout, cette e'valuation n'intègre pas les autres be'ne'fices : re'duction de la pression sur l'eau potable, dis- ponibilite' d'un appoint en pe'riode de coupure, ame'lioration de l'hygiène, limitation des ruissellements et acquisition de connaissances utiles à la conception des futurs bâtiments publics. Ces chiffres restent des hypo- thèses de travail. Seule une cam- pagne de mesure permettra de les confirmer. Il serait donc pre'mature' de les multiplier me'caniquement par plusieurs centaines de bâtiments aux configurations diffe'rentes. La de'marche la plus rigoureuse consisterait à cibler les bâtiments re'unissant trois conditions : une forte production potentielle de condensat, des besoins importants en eau non potable et une proximite' suffisante entre les points de production et d'utilisation. Les hôpitaux, les univer- site's, les ae'roports et les grands bâti- ments administratifs pourraient être prioritaires. Un enjeu e'conomique, mais aussi sanitaire Re'duire cette question à la seule e'conomie financière serait toutefois une erreur. Dans plusieurs e'tablisse- ments publics, le manque d'eau affecte directement le fonctionne- ment des toilettes. Les conse'- quences sont imme'diates : insalu- brite', de'gradation des e'quipements et atteinte à la dignite' des usagers. Un système de re'cupe'ration de condensats ne re'soudra pas, à lui seul, les insuffisances de l'assainis- sement. Mais il peut fournir une res- source comple'mentaire, locale et relativement inde'pendante des cou- pures. Dans certains bâtiments, cette eau pourrait constituer un ve'ri- table filet de se'curite' sanitaire. Deux exigences non ne'gociables Deux exigences doivent rester non ne'gociables. Le condensat est ge'ne'- ralement peu mine'ralise', mais il n'est pas ne'cessairement propre ou ste'rile. Une filtration adapte'e, un nettoyage re'gulier et, selon les usa- ges, un traitement comple'mentaire sont ne'cessaires. Par ailleurs, aucune connexion ne doit être possible entre le re'seau potable et le re'seau de condensats. Les conduites et e'quipements doi- vent être clairement diffe'rencie's et signale's. Commencer modestement, mais se'rieusement Le Se'ne'gal n'a pas besoin de lan- cer imme'diatement un programme coûteux. Il peut commencer modes- tement, mais se'rieusement : mesurer la production re'elle de quelques bâti- ments de l'UGB, installer un de'- monstrateur, suivre pendant une anne'e les volumes re'cupe're's, la qua- lite' de l'eau, les coûts de mainte- nance et les e'conomies, puis publier un bilan technique, sanitaire, e'cono- mique et environnemental. Ce retour d'expe'rience pourrait servir de base à un guide national destine' aux universite's, administra- tions, hôpitaux et futurs bâtiments publics. Pour une gestion plus intelligente de l'eau L'innovation ne consiste pas tou- jours à importer une technologie coû- teuse. Elle peut commencer par l'ob- servation attentive d'une ressource que nous produisons de'jà et que nous laissons se perdre. L'eau qui coule sous nos climati- seurs ne re'glera pas tous les pro- blèmes hydriques du Se'ne'gal. Mais elle peut contribuer à une gestion plus intelligente, plus sobre et plus re'siliente de l'eau. À l'UGB de mesurer. À nos cher- cheurs et inge'nieurs d'expe'rimenter. À l'E'tat, ensuite, de de'finir les règles et de ge'ne'raliser les solutions qui auront fait leurs preuves. PR FALILOU COUNDOU Enseignant-chercheur en ge'nie de l'eau et del'environnement, acteur politique et responsable duThink Tank Pragmatisme Social-De'mocrate Section:libreparole
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