WIRE — Il est un peu plus de 19 heures. Sur l'autoroute à péage, à hauteur du rond-point de Ngogom, les lampadaires s'allument un à un, dessinant un ruban de lumière qui file vers l'horizon. Les phares des voitures glissent sans interruption, les enseignes des stations-service clignotent, et l'on devine, au loin, l'agitation tranquille d'un pays qui roule. Il suffit pourtant de faire deux kilomètres à pied, de quitter le bitume et de s'enfoncer dans les sentiers de latérite, pour basculer dans un tout autre monde. Ici commence Tawa Keur Mor Sélé — et ici, chaque soir, la nuit tombe deux fois. La première fois, c'est le soleil qui se couche, comme partout ailleurs. La seconde, c'est le village lui-même qui s'efface,, avalé par une obscurité totale, sans un lampadaire, sans une ampoule aux fenêtres, sans ce halo diffus qui, ailleurs, rassure les silhouettes qui marchent encore dehors. Quarante et une concessions, plusieurs centaines d'habitants : à peine deux kilomètres séparent Tawa de la lumière, mais c'est un monde entier qui les en sépare. " Dès que la nuit tombe, la vie s'arrête pratiquement. On ne voit plus rien. Si la nuit te surprend hors du village pour un déplacement, le retour devient un véritable calvaire et une prise de risque ", raconte Pape Saliou Diouf, fils du village et porte-voix inlassable de sa cause. Sa phrase résume, à elle seule, la vie quotidienne de tout un hameau suspendu à la lumière du jour. La débrouille comme seul recours Pour continuer d'exister connecté au reste du pays, Tawa a inventé sa propre logistique — une économie parallèle de la batterie et du portable, organisée autour des villages voisins déjà raccordés au réseau, comme Darou Thiaw. Chaque jour, des téléphones et des batteries externes font l'aller-retour, tel un relais de coureurs contre la montre de l'obscurité. " Au moment où je vous parle, ma batterie externe est branchée là-bas et j'en ai emmené une autre pour pouvoir tenir jusqu'à demain ", explique Pape Saliou Diouf, dont l'emploi du temps se règle désormais sur le niveau de charge de ses appareils plutôt que sur les aiguilles d'une montre. C'est sur les bancs de l'école que cette absence pèse le plus lourd. Sans collège ni lycée sur place, les jeunes de Tawa parcourent chaque jour plusieurs kilomètres, pour rejoindre les établissements de Bambey ou de Bambey Sérère. Le soir venu, de retour dans des maisons plongées dans le noir, ils doivent réviser à la lueur de lampes rechargeables ou de kits solaires que les familles s'épuisent à financer — un effort — d'autant plus lourd à l'approche des grands examens nationaux, CFEE, BFEM et Baccalauréat, où chaque heure de révision compte. L'obscurité agit ici comme un frein à main tiré sur toute perspective de développement. Vivant essentiellement de l'élevage et du petit commerce, le village ne peut ni stocker de vaccins vétérinaires pour son bétail, ni vendre de boissons fraîches, ni conserver la moindre denrée périssable. Chaque nuit, c'est une part de l'économie locale qui s'éteint en même temps que le soleil. Plus grave encore : Tawa ne dispose ni de case de santé, ni de poste médical. Lorsqu'une urgence survient à la faveur de la nuit — une crise soudaine, une blessure, un accouchement — les habitants n'ont d'autre choix que d'improviser une évacuation dans le noir vers le village de Silane, à plus de trois kilomètres de là. Une épreuve que beaucoup redoutent, sans électricité pour éclairer ni le chemin, ni l'urgence. Un dossier qui dort dans les bureaux Face à cette situation, les habitants de Tawa Keur Mor Sélé n'ont pourtant jamais baissé les bras. Depuis plusieurs années, un véritable parcours du combattant administratif a été engagé par les représentants du village. Saisie une première fois, l'Agence sénégalaise d'électrification rurale (Aser) avait orienté les démarches vers le dépôt d'un dossier officiel. Mais une fois le document enregistré, le suivi s'est enlisé dans des réponses évasives : agents en pause, responsables absents, documents " en cours de transfert " d'un bureau à un autre. Les démarches entreprises auprès de la mairie de Ngogom, ainsi qu'au niveau ministériel — notamment auprès du ministère de la Microfinance, alors dirigé par Alioune Badara Samb — n'ont fait qu'allonger l'attente. Interpellé sur ce dossier, le député Alioune Badara Diouf a néanmoins confirmé, par message, que Tawa figurait bel et bien parmi les localités retenues et validées pour les prochaines phases d'électrification. Un motif d'espoir, certes, mais qui se heurte, sur le terrain, à l'absence de tout calendrier précis et de travaux concrets. Sollicitées à plusieurs reprises, la direction de l'Aser ainsi que la mairie de Ngogom, représentée par son maire Pape Momar Ngom, n'ont pas donné suite à nos demandes, laissant les populations de Tawa seules face à leurs interrogations. Le cas de Tawa n'est pas un accident isolé, mais le symptôme d'un déséquilibre plus large dans l'aménagement du territoire rural. Dans la région de Diourbel, le taux d'électrification rurale est officiellement affiché entre 65 et 70 %. Une moyenne qui masque une réalité bien plus sombre : plus de 1 000 villages et hameaux de la région restent encore privés de réseau électrique. À l'échelle nationale, le Sénégal s'est fixé pour ambition d'atteindre l'accès universel à l'électricité d'ici 2029. Un chantier titanesque, piloté par l'Aser, qui nécessite un financement estimé à 396 milliards de francs Cfa pour raccorder 6 471 localités rurales encore hors réseau. Mais derrière ces chiffres nationaux se cache la complexité très concrète des " derniers kilomètres " : des villages situés à quelques minutes à peine des grandes dorsales électriques de la Senelec, mais oubliés lors des phases d'extension de la basse tension — un paradoxe géographique que Tawa incarne à la perfection. " Voir les poteaux s'arrêter à deux kilomètres de nos concessions, c'est inacceptable " Pour les habitants de Tawa, ce voisinage immédiat avec la lumière rend leur situation d'autant plus difficile à accepter. Aucune montagne, aucune rivière, aucun obstacle naturel ne les sépare du réseau — seulement une ligne administrative, invisible mais tenace. " Nous sommes des citoyens à part entière. Nous nous acquittons de nos devoirs civiques et nous répondons présents lors des rendez-vous démocratiques. Pourquoi ce qui est fait pour les villages voisins ne l'est-il pas pour nous ? Si toute la zone était dans le noir, nous patienterions. Mais voir les poteaux électriques s'arrêter à deux kilomètres de nos concessions, c'est inacceptable ", tranche Pape Saliou Diouf, une lueur de colère dans la voix. À Tawa Keur Mor Sélé, l'heure n'est plus aux promesses de couloir ni aux dossiers égarés dans les dédales de l'administration. Les habitants ne demandent qu'une chose, simple en apparence mais vitale au quotidien : un calendrier clair, et le jour — enfin — où les poteaux électriques franchiront ces deux derniers kilomètres qui les séparent encore de la lumière.
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