WIRE — Depuis 2006, sans exception, chaque année bissextile - 2008, 2012, 2016, 2020, 2024 - la Société Nationale de Commercialisation des Oléagineux du Sénégal (SONACOS) a produit en moyenne quatre fois moins de tourteaux d'arachide que les autres années. Le graphique ci-dessous rend le phénomène visible à l'œil nu. La probabilité que ce phénomène soit dû au hasard est inférieure à 0,3 %. C'est le résultat d'un calcul statistique sur vingt années de données officielles, publiées mensuellement par la Direction de la Prévision et des Études Économiques du Sénégal (DPEE). Plus globalement, ces données nous apprennent que, non seulement, la production s'effondre de manière systématique tous les quatre ans mais, plus inquiétant encore, elle a substantiellement décliné au fil du temps, avec des pics de plus en plus bas, comme le montre la droite de régression en pointillé sur le graphique. Ce déclin à long terme est matérialisé par une baisse d'environ 2180 tonnes par an depuis 2006. On peut toutefois noter, en 2025, une reprise en sortie de cycle plus forte que sur les cycles précédents ; un rebond exceptionnel qui est en réalité le résultat d'un choc de politique publique dont nous verrons les mécanismes et les limites dans la gestion globale de la filière. Cet article propose la restitution d'une étude empirique que nous avons démarrée en 2023, dans le cadre de notre activité de veille et d'alerte sur les politiques publiques, basée sur l'ingénierie des données officielles publiées par le gouvernement sénégalais. Notre objectif, encore une fois, est d'utiliser notre expertise en analyse de données pour alerter les autorités et l'opinion nationale sur des problèmes potentiels ou avérés que nous identifions grâce à des outils et méthodes spécialement conçus dans ce but. La production de tourteaux, un indicateur avancé de l'état de la culture arachidière Les tourteaux d'arachide sont le résidu solide obtenu après trituration (pressage des graines décortiquées pour extraire l'huile). Ils sont utilisés, en particulier, dans l'alimentation animale (ràkkal) et représentent une source additionnelle de revenus pour les huileries. Leur volume de production est un indicateur pertinent de la santé de la filière : plus la SONACOS a reçu de graines, plus elle produit de tourteaux. Nous faisons le postulat que les chiffres communiqués mensuellement par la SONACOS à la DPEE correspondent à la production brute réelle relevée en usine. On peut dès lors présumer d'une possible corrélation entre cette production industrielle et la dynamique agricole en amont. Nous pensons en effet que ces effondrements cycliques et le déclin à long terme de la production industrielle sont la conséquence d'un problème agricole plus profond, que nous avons essayé d'analyser à l'aune de ces statistiques industrielles, et qui interroge sur l'avenir même de la culture arachidière dans notre pays. Les données compilées par la DPEE nous apprennent que chaque cycle de quatre ans établit un plancher plus bas que le précédent : 17500 tonnes en 2008 ; 12000 tonnes en 2012 ; 6300 tonnes en 2016 ; 5900 tonnes en 2020 ; 4200 tonnes en 2024. Les sommets des cycles aussi rétrécissent : 76000 tonnes en 2006 contre 27000 tonnes en 2022. Cela donne un double signal : effondrement quadriennal régulier et déclin structurel continu. Pour lire correctement ces données, une précision technique est nécessaire : en principe, les tourteaux produits en 2024 ne sont pas censés refléter la récolte de 2024 mais celle de 2023. La raison tient au calendrier de la filière : l'arachide se récolte en octobre, la commercialisation des graines démarre le 1er décembre et la SONACOS les triture à partir de janvier de l'année suivante. Les chiffres industriels d'une année N devraient donc refléter principalement la campagne agricole de l'année N-1. On peut néanmoins noter des séquences d'interruption totale de la production pendant plusieurs mois, sur les années 2023 et 2024. La phase industrielle de la campagne 2023-2024 n'ayant démarré qu'en octobre 2024 au lieu de janvier, soit un retard de 9 mois sur le calendrier, si on se réfère aux données de la DPEE. Deux tests statistiquesformels indiquent que les effondrements constatés ne sont pas aléatoires, les cinq années bissextiles de la série figurant parmi les six plus basses sur vingt ans. Ce que cela veut dire concrètement, c'est que ce phénomène n'est pas le fruit du hasard puisqu'il y a plus de 99,7% de chance qu'il soit causé par un facteur - ou une combinaison de facteurs - tout à fait prédictible, mesurable et qui, sans actions correctives sérieuses, va vraisemblablement perdurer et reproduire, en les amplifiant, les mêmes effets désastreux. Ce pattern a été observé en 2023 et validé, hors échantillon, par l'effondrement de 2024 et le rebond de 2025. Des producteurs de la région de Kaolack, que nous avions interrogés en janvier 2025, nous avaient effectivement signalé une chute des rendements. La pluviométrie était globalement présente - irrégulière dans sa répartition temporelle, mais acceptable. Les champs avaient pourtant produit nettement moins que les campagnes précédentes. Les mêmes interlocuteurs, consultés en novembre, après les premières récoltes de la campagne 2025, nous confirmèrent le rebond attendu. Le choc de politique publique et ses limites Ce rebond, bien que prédit par notre modèle, a été largement amplifié par les efforts du gouvernement pour soutenir la SONACOS, en misant notamment sur l'intensification de la collecte de graines. Dès août 2024, la direction de la SONACOS avait engagé une mobilisation sans précédent pour compenser les contre-performances des années précédentes : l'ancien directeur général de la Sonacos, M El Hadj Ndane Ndiaye, attribuant les mauvaises performances des campagnes précédentes à la faiblesse de la collecte, avait annoncé le recrutement de 7000 saisonniers, à déployer sur le terrain pour intensifier la collecte des graines. Sur le plan financier, 38 milliards de FCFA ont été engagés au mois de février 2025, contre 5,8 milliards à la même date l'année précédente. Soit une multiplication par 6,5 de l'effort financier en un an. Ce montant a été rendu public par le ministre des finances et du budget, M. Cheikh Diba, lors de son intervention du 11 février 2025 devant l'Assemblée nationale. En mars 2026, le DG de la SONACOS a annoncé 205000 tonnes collectées sur la campagne 2025, présentées comme un record sur vingt ans. Les chiffres de production de tourteaux 2025, après décorticage et trituration, atteignent, quant à eux, 44600 tonnes. C'est cohérent avec la quantité collectée mais ne représente qu'un record de quinze ans ; un record qui a été rendu possible par une volonté des autorités de booster la filière et qui s'est traduit dans les résultats industriels. Ce choc de politique publique a permis de relancer, avec un succès incontestable, l'activité d'une société nationale moribonde. Mais il pourrait bien se révéler un bel arbre qui cache une forêt menaçante. Il y a très probablement un problème d... www.dakaractu.com
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