WIRE — CHANTIERS DE LUTTE CONTRE LES INONDATIONS À TOUBA La livraison à date, la hantise de la population Alors que l'hivernage s'installe et que le Magal approche, la crainte des inondations étreint les cœurs, à Touba. L'Etat a mis beaucoup de moyens pour régler cette question. Toute la cité est en chantier. Une course contre la montre est engagée pour livrer les infrastructures à temps. EnQuête a mené une enquête approfondie. Au Sénégal, la ville sainte de Touba est l'épicentre des inondations. En ce mois de juillet, les traces des dégâts causés par les pluies diluviennes de l'année dernière sont encore visibles dans la Cité de Bamba. Pour faire face à cette question, le gouvernement a lancé une kyrielle de chantiers. BASSIN NGUIRANENE Une infrastructure en plein chantier Situé à une dizaine de kilomètres de la grande mosquée de Touba, le bassin de Nguiranene est en plein chantier. Son érection a été décidée après les inondations de l'année dernière. Il va permettre de recueillir les eaux de pluie de cette zone. Il est érigé à l'ancien marché de cette localité. Sur place, les équipes sont à pied d'œuvre. Les travaux sont rythmés par le bruit des engins, des camions qui font des va-et-vient et du groupe électrogène. Une grosse pelle mécanique est en train de faire un grand trou. Le sable extrait est mis dans les camions qui le déposent ailleurs. Le travail se fait sur un rythme soutenu. Difficile d'avoir un interlocuteur. "Je ne suis pas habilité à vous répondre. Ici, le chef de chantier, c'est le Chinois et il ne comprend rien des langues parlées ici", renseigne l'un des ouvriers. Malgré cette mise en garde, nous tentons d'installer le dialogue avec le chef de chantier. La discussion tourne court. Par des mimiques, il nous fait comprendre qu'il ne parle pas un mot de français ou feint de ne pas parler notre langue. C'est tout le contraire chez les riverains qui ne se privent pas d'étaler leurs inquiétudes en cette veille d'hivernage. "Ils (les ouvriers) doivent presser le pas. Je serai surprise, si ce chantier se termine. Vous-même, vous avez fait le constat. On est obligé de faire un grand détour pour sortir à cause des travaux, sans oublier les conséquences sanitaires. Nous prions", indique la dame Absa Faye. Si le chantier traîne, les conséquences seront incalculables, assure-t-elle. YONOU DAROU RAHMANE Course contre la montre des ouvriers Le chantier de Darou Rahmane se trouve à quelques kilomètres du bassin de Nguiranene. Contrairement au premier chantier visité, ici, le travail est très intense. Les engins font le travail. Les ouvriers sont à pied d'œuvre. Le seul hic, ce sont les conséquences engendrées par les travaux : embouteillages, gravats, commerces inaccessibles, flaques d'eau. Ici, le maître mot est de tout faire pour boucler le chantier le plus rapidement possible. "Nous travaillons presque H 24 pour livrer ce chantier à cause de sa position géographique. Si jamais ça ne se termine pas avant le Magal, les conséquences seront incalculables. On met tous les moyens pour atteindre cet objectif", confie un ouvrier sous le couvert de l'anonymat. Il a fallu plusieurs minutes pour le convaincre de parler. En effet, selon ses explications, la route qui traverse le chantier est très prisée durant le Magal. "Vous imaginez cette situation durant le Magal ? Je n'y pense même pas. On se tue pour le livrer avant l'appel de Bamba", ajoute-t-il. D'ailleurs, les embouteillages y sont monnaie courante depuis le début des travaux. La route relie plusieurs quartiers de Touba. À côté du vacarme des engins, des ouvriers munis de pelles font des trous qui vont accueillir les tuyaux servant à évacuer les eaux. Le chantier, une fois terminé, va servir de réceptacle pour les eaux qui vont venir de Ndamatou, Yonou Darou, entre autres. Conducteur de Jakarta, Fallou Ndiaye est certes content des travaux, mais il est étreint par la peur. Il s'en explique : "Nous sommes contents des chantiers, mais la question que je me pose est de savoir s'ils seront livrés à temps. L'an dernier, chez moi, nous avons vécu le calvaire. Habitant de Darou Rahmane, notre localité était presque coupée du monde. L'eau nous avait pris en ceinture. Beaucoup étaient obligés de sortir de leurs maisons, car elles étaient sous l'emprise des eaux de pluie. Il est hors de question qu'on revive cette situation. Ma crainte est de voir ces chantiers ne pas être livrés à temps". Dans les autres chantiers visités : Mboussobé, Kawsara Fall et Feto, c'est le même décor. Partout, des ouvriers sont à l'œuvre pour livrer les chantiers avant la célébration du Magal de Touba prévu au début du mois d'août, c'est-à-dire moins d'un mois. GUÈDÉ Un chantier presque terminé Contrairement aux autres chantiers visités, celui de Guedé est presque terminé. Il se trouve derrière la grande mosquée. Ici, il y a moins d'ouvriers et très peu de véhicules. Les rares ouvriers trouvés sur place sont en train de faire certaines finitions. Mais le chantier a rendu la route qui le jouxte presque impraticable. Un chauffeur de taxi fulmine : " J'espère qu'après ce chantier, ils vont s'attaquer à cette route impraticable". Touba étant en chantier, il est difficile d'y circuler actuellement. Il y a énormément de déviations à cause des routes barrées. ALENTOURS DE LA GRANDE MOSQUÉE ET ROUTES ADJACENTES Les chantiers qui inquiètent À Touba, les environs de la grande mosquée abritent plusieurs maisons de fils du fondateur du mouridisme. Ici, les talibés sont inquiets, car la nappe phréatique y affleure. Plusieurs chantiers y ont été abandonnés. Hormis quelques engins stationnés sur les lieux, aucune trace d'ouvriers. Difficile de mettre la main sur les entreprises en charge de ce chantier. Or, à cause des inondations constatées dans cette partie de Touba, il est impossible d'aller vers la mosquée quand la pluie tombe. -------------------------------------------------------------------------------------------------------------- QUARTIERS VULNÉRABLES Une enveloppe de 15 milliards FCFA dégagée Le 27 décembre dernier, le ministre de l'Hydraulique et de l'Assainissement, Cheikh Tidiane Dièye, a lancé un projet de 15 milliards de FCFA visant à réduire l'ampleur des inondations dans les quartiers vulnérables de Touba. Cette phase d'urgence fait partie d'un programme global d'un montant de 65 milliards de FCFA. À la suite d'une étude, des solutions viables ont été dégagées pour venir à bout des inondations à Touba. Parmi celles-ci, le drainage des eaux pluviales de Touba vers la vallée du fleuve Sine a été retenu. "Cette solution permettra un drainage gravitaire des bassins de rétention de Keur Niang, Nguélémou et du futur bassin prévu à Nguiranène, et ainsi éviter au mieux le pompage. Le coût global des travaux est estimé à 65 milliards de FCFA. Une tranche prioritaire de 15 milliards de FCFA sera exécutée", avait confié Cheikh Tidiane Dièye. Le Ministère de l'Hydraulique et de l'Assainissement rappelait que ledit projet va couvrir les zones de Guédé, Darou Khoudoss, Darou Miname et une partie de Keur Niang, jusqu'au bassin de Nguélémou. Les eaux seront canalisées vers la corniche de Nguiranène. Puis un second canal partira de ce quartier pour traverser les zones de Féto, Kawsara Fall et d'autres localités avant de rejoindre la vallée du Sine. Cette eau, disait-il, sera exploitée à des fins économiques. D'une capacité de 72 000 m³, le bassin de Nguiranène devrait contribuer significativement à la réduction des risques d'inondation dans plusieurs quartiers fortement exposés, notamment Nguiranène, Kawsara Fall et Feto. Il permettra ainsi d'améliorer durablement le cadre de vie des populations et de renforcer la résilience de la ville face aux effets du changement climatique. La délégation ministérielle s'était ensuite rendue aux points bas de Mbal, Taukar Gua et Darou Miname pour voir l'évolution des travaux de canalisation et des ouvrages d'assainissement en cours. L'étape de Touba avait également été marquée par l'inauguration d'une bâche de pompage réalisée par la Direction de la prévention et de la gestion des inondations (DPGI), un ouvrage destiné à contribuer à l'atténuation des inondations dans plusieurs zones de la ville ENTRETIEN AVEC MOUSTAPHA WILSON (CHEF DE SERVICE ONAS MBACKÉ/TOUBA) "On n'a pas les moyens de terminer tous ces travaux en 20 jours, mais…" Dans cet entretien, Moustapha Wilson, chef de service de l'Office National de l'Assainissement du Sénégal (ONAS) à Mbacké et Touba, explique les moyens mis en place pour lutter contre les inondations, tout en précisant que les chantiers ne seront pas livrés avant le Magal. Il annonce des alternatives pour soulager la population. Beaucoup de travaux sont en train d'être faits à Touba. Quelle est la situation exacte ? Actuellement, comme vous le savez, nous avons démarré la deuxième phase du PROGEP (Projet de Gestion des Eaux Pluviales et d'Adaptation au Changement Climatique). La première phase nous a permis de faire des travaux de renforcement et de création d'un nouveau réseau d'eau pluviale à Nguiranene et ses environs. Mais surtout, la création de deux stations de pompage à Keur Niang-2 et Nguélemou. Deux stations phares qui peuvent pomper vers le troisième bassin qui existe ici à Touba, le bassin de Keur Kabe. Cette phase terminée, nous avons entamé la deuxième phase qui consiste à faire la suite entre le marché de Nguiranene et la vallée. Maintenant, il faut comprendre que nous avions presque 8 600 km à faire avec Henan Chine. Et pratiquement la même longueur entre le bassin de Nguiranene et la vallée. La première phase est gérée par Henan Chine. La deuxième phase est en train d'être réalisée par trois entreprises. Les trois entreprises sont en train de faire des tronçons établis. Les travaux sont en cours aussi. Henan Chine va faire le tronçon Dekk-Dakhar jusqu'au bassin Nguiranene et réaliser aussi ce bassin-là. Les prévisions, comme on le sait, ne sont pas faciles. Mais les entreprises nous ont donné des garanties qu'au plus tard avant le Magal, c'est-à-dire fin juillet, les travaux seront terminés, même si c'est très compliqué. Avec le sol qui est très effleurant sur certaines parties, ce n'est pas facile. Mais nous espérons qu'au moins nous aurons un écoulement gravitaire normal, même si tout n'est pas terminé. Au moins que nous ayons réalisé cette partie gravitaire pour pouvoir soulager la population. Pratiquement toutes les personnes interrogées ont eu cette inquiétude. Est-ce que les travaux vont se terminer d'ici le Magal ? Dire que les travaux vont se terminer d'ici le Magal, c'est trop. Je ne pense pas que les travaux vont finir d'ici le Magal. Parce que d'ici le Magal, il nous reste pratiquement 20 jours. Si le sol était favorable, si nous n'avions pas autant de contraintes par rapport à ces travaux-là, nous pourrions donner ces garanties-là. Mais pour dire vrai, nous n'avons pas les moyens de terminer tous ces travaux en 20 jours, car le tronçon est trop long. Néanmoins, il y aura des solutions alternatives. Toutes les entreprises qui ont engagé ces travaux feront le nécessaire pour amoindrir les désagréments qui seront issus des travaux non terminés. Donc, qu'en est-il des taux d'exécution actuels des travaux ? Actuellement, pour le tronçon Dekk-Dakhar Guedé, et pour le tronçon Dekk-Dakhar Marché Nguiranene, nous sommes pratiquement à 8,6 km et 4,5 km, ce qui fait 52% d'exécution. Ce n'est pas beaucoup, ce n'est pas peu non plus. L'entreprise fait beaucoup d'efforts, car il y a beaucoup de contraintes par rapport à l'eau potable, à la Senelec, à la Sonatel, et à la nappe. Il faut gérer tous ces paramètres. Mais nous sommes à 52% pour la première partie. Maintenant, pour l'autre partie, de Marché Nguiranene jusqu'à la vallée, les canaux sont en train d'être réalisés par les trois entreprises. C'est pourquoi nous avons divisé ce tronçon en trois parties, pour pouvoir aller vite. Nous aurions pu donner ces travaux à une seule entreprise, mais pour aller vite et satisfaire la population, nous avons divisé ce tronçon en trois parties. Les travaux sont en train d'être exécutés. Espérons au moins que nous ayons une partie gravitaire raisonnable pour pouvoir évacuer ces eaux. L'année dernière, le président de la République avait pris un décret concernant le déplacement des personnes qui sont sur les emprises. Est-ce que cette question est encore d'actualité ? Actuellement, le déplacement de la population n'est pas encore d'actualité. L'option que nous avons préconisée, ce sont des indemnisations. Si nous voyons que, dans telle zone, ou bien dans tel site, ou bien dans tel tracé, nous en avons besoin, nous évaluons cela avec le préfet et les services compétents qui sont là, dans le département. Et là, nous payons les indemnisations pour permettre aux travaux d'être exécutés. Mais enlever carrément une population, nous n'en sommes pas encore là. Nous regardons, nous suivons ce dont nous avons besoin et après nous faisons le nécessaire. Nous payons les indemnisations, ensuite nous enlevons et faisons les travaux. Peut-on avoir une idée du coût de ces travaux ? Le coût est énorme. La première partie tourne autour de 22 milliards. Pour la deuxième partie de ces travaux, nous avions parlé de 15 milliards, mais ce sera plus. Maintenant, nous ne pouvons pas tout faire en même temps, nous allons y aller progressivement, chaque année. Mais au sortir de ces travaux, très sincèrement, nous n'aurons plus d'inquiétudes. CHEIKH THIAM Section:profondeur
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