WIRE — XÉNOPHOBIE EN AFRIQUE DU SUD La fuite en avant La xénophobie en Afrique du Sud, particulièrement dirigée contre les migrants africains en situation irrégulière, soulève des questions profondes sur les causes de cette violence, les réactions contrastées de l'État sud-africain, et l'absence de réponse significative de la communauté internationale. La xénophobie en Afrique du Sud est un phénomène complexe, enraciné dans un mélange de facteurs historiques, économiques et sociaux. Depuis la fin de l'apartheid, les inégalités économiques persistent dans le pays arc-en-ciel, exacerbées par un taux de chômage élevé et une pauvreté généralisée. Les migrants africains, souvent perçus comme des concurrents pour les emplois et les ressources, deviennent des boucs émissaires des frustrations économiques des Sud-Africains. L'étranger africain devient la cible sur laquelle se reportent des frustrations qui auraient d'abord dû interroger l'État, les municipalités et les partis. Ainsi, le pays connait une nouvelle vague d'hostilité envers les étrangers africains vivant, parfois depuis très longtemps, sur son sol. Contrairement à ce qui s'est passé en 2008, en 2015 ou en 2019, lorsqu'une flambée de violence spontanée avait fait de nombreuses victimes, cette fois-ci, on assiste à un mouvement organisé, intitulé March and March. Celui-ci normalise le discours xénophobe et l'extirpe des groupes minoritaires pour le placer au centre du débat public. Dernièrement, les étrangers présents dans le pays avaient jusqu'au 30 juin pour partir. Le jour-j, des manifestations se sont produites dans plusieurs villes. Des incidents ont été notés, mais on était loin de la boucherie notée, par exemple, en 2019. Néanmoins, le traumatisme de ces massacres a poussé des milliers d'étrangers à prendre une décision radicale. Face à la vulnérabilité de leur situation, des ressortissants mozambicains, malawites, nigérians et ghanéens ont décidé de quitter le pays et des vols de rapatriement ont été affrétés depuis Lagos, Accra et Lilongwe. Dans le même temps, des camps de fortune été ont notés aux abords des consulats. La presse régionale renseigne d'ailleurs qu'environ 25 000 personnes ont quitté le pays à la veille de l'échéance. Toutefois des millions d'autres ressortissants du continent se terrent, en attendant le pire. Des témoignages poignants de migrants illustrent cette réalité. Un migrant zimbabwéen, ayant fui la violence dans son pays, a déclaré : " Je suis venu ici pour chercher une vie meilleure, mais je me sens en danger. Chaque jour, j'ai peur de sortir de chez moi. " La Position de l'État Sud-Africain Dans cette crise migratoire, le gouvernement sud-africain, sous la direction du président Cyril Ramaphosa, tente de jouer les équilibristes. Si dans ses discours, Ramaphosa condamne la violence xénophobe et plaide pour la tolérance et l'unité nationale, il est clair qu'il n'en fait pas assez pour que les exactions contre les migrants africains cessent. Ses actions sont perçues comme insuffisantes. Tandis que les forces de l'ordre, parfois accusées de complicité, ne réagissent pas toujours avec la fermeté nécessaire face aux émeutes xénophobes. Ramaphosa a proposé des solutions telles que des programmes d'intégration pour les migrants et des initiatives de développement économique ciblant les communautés vulnérables. Toutefois, ces mesures restent souvent à l'état de promesses, laissant de nombreux migrants dans une situation précaire et exposée à la violence. En effet, le président doit faire face à un taux de chômage officiel qui a atteint 32,7 % au premier trimestre 2026, selon Statistics South Africa, avec un taux dépassant 60 % chez les plus jeunes. Dans le même temps, les inégalités dans le pays restent parmi les plus élevées au monde, suivant pour l'essentiel les lignes de fracture héritées de l'apartheid. Dans une étude, Policy Center for the New South montre le lien entre cette violence qui devient systémique et la politique. " L'étranger africain présente, pour qui cherche à canaliser cette frustration, des propriétés politiquement précieuses : visible, souvent commerçant informel, présent dans les quartiers populaires, vulnérable et dénué de tout poids électoral. Il permet de donner un visage concret à des maux plus complexes à nommer : la défaillance des services publics, la corruption endémique et l'échec des politiques locales ", note-t-on. " Le mécanisme, poursuit l'étude, relève d'un détournement de la démocratie par le bas, pour reprendre l'expression de Luke Sinwell (Université de Johannesburg) : des griefs réels, sur l'emploi, la sécurité, les services, sont redirigés vers une cible de substitution plutôt que vers les institutions qui en portent la responsabilité première. Rien, dans ce déplacement, n'est spontané : il est porté par des figures qui en tirent un capital politique propre ". La publication souligne que les élections locales sud-africaines, fixées au 4 novembre prochain, seront les premières depuis la formation du Gouvernement d'Union Nationale en 2024. Or, poursuit-on, ce sont précisément les enjeux municipaux, crise de l'eau, effondrement des infrastructures, insécurité, informalité économique, qui fragilisent le plus les partis en place. Policy Center for the New South fait cas d'un sondage Ipsos de mars 2026 qui indiquait que seuls 38 % des Sud-Africains jugeaient leur gouvernement local satisfaisant. Ainsi, cette éruption de violence peut donc être considérée par l'establishment sud-africain comme un exutoire des frustrations et peurs des populations. D'où ce sentiment que l'Etat arc-en-ciel souvent laisse faire. Le bilan des exactions A ce jour, les violences xénophobes ont causé des pertes humaines tragiques et des destructions matérielles considérables. Selon des rapports d'ONG, des dizaines de migrants ont été tués au cours des émeutes, et des milliers d'autres ont été déplacés. Le dispositif de veille mise en place à la Wits University renseigne qu'en 2008, 62 morts ont été enregistrés. Que plus de 430 morts ont été recensés après 2008. Les commerces appartenant à des étrangers sont souvent pillés et incendiés, laissant des familles entières sans ressources. Ce cycle de violence et de représailles, soulignent plusieurs ONG, ne fait qu'aggraver les tensions sociales et compromet la stabilité du pays. D'ailleurs, des données de l'Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) montrent qu'en 2023, près de 1,5 million de migrants vivaient en Afrique du Sud, dont une proportion significative est en situation irrégulière. Les violences xénophobes ont ensuite entraîné des déplacements massifs, avec environ 100 000 personnes cherchant refuge dans des camps temporaires après des émeutes. De ce fait, les impacts économiques de la xénophobie sont considérables. Les entreprises appartenant à des migrants, qui jouent un rôle crucial dans l'économie informelle, subissent des pertes importantes. Des études montrent que la violence xénophobe a conduit à une baisse de la confiance des investisseurs et à une augmentation de la pauvreté dans les communautés touchées. La Communauté Internationale laisse faire ; le Nigéria monte au créneau Cette crise migratoire et les précédentes se singularisent par la quasi absence de réaction de la communauté internationale. Si des organisations africaines telles que l'Union Africaine (UA), la Communauté Économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) et la Communauté Économique et Monétaire de l'Afrique Centrale (CEMAC), ont exprimé des préoccupations face à la montée de la xénophobie en Afrique du Sud, le constat est que les réactions ont souvent été timides et peu coordonnées. L'UA a appelé à des actions pour promouvoir la paix et la sécurité, mais les mesures concrètes restent rares. Les pays voisins, comme le Zimbabwe et le Mozambique, ont également exprimé leur indignation, mais leurs interventions n'ont pas eu d'impact significatif sur la situation. Cette absence de réaction forte de la communauté internationale soulève des questions sur son engagement réel à protéger les droits des migrants en Afrique. Par contre, le Nigéria, un important pays d'origine pour les migrants en Afrique du Sud, a adopté une position ferme face à la xénophobie. Le gouvernement nigérian a menacé de poursuites contre les responsables des violences xénophobes et a exigé des mesures pour protéger ses citoyens. Cette réaction a été saluée par de nombreux Nigérians, qui voient dans cette position un soutien essentiel face à la discrimination et à la violence. Le Nigéria a également demandé à l'UA de jouer un rôle plus actif dans la protection des droits des migrants africains, soulignant la nécessité d'une solidarité continentale face aux défis communs. Cette réaction contraste avec l'inaction perçue d'autres pays africains, mettant en lumière le besoin urgent d'une réponse collective à la xénophobie. Le manque de reconnaissance historique En Afrique du Sud, ce climat de violence contraste avec le soutien que les Noirs ont reçu de l'ensemble du continent durant la lutte contre l'apartheid. De nombreux pays africains ont offert refuge et assistance aux Sud-Africains dans leur quête de liberté. Cette histoire semble oubliée, alors que les Sud-Africains manifestent une grande hostilité envers les migrants africains. Cette amnésie historique souligne un paradoxe : le pays qui a bénéficié de la solidarité africaine semble maintenant renier cette fraternité. De fait, cette xénophobie révèle autant d'une crise sociale que d'un manque de reconnaissance de l'histoire partagée et des luttes collectives. Aujourd'hui, même si le problème demeure complexe, il n'en nécessite pas moins l'attention de la communauté internationale. Car, ces migrants africains ne méritent pas d'être sacrifiés sur l'autel des ambitions contrariées d'une population déçue par ses dirigeants. GASTON COLY Section:international
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