WIRE — Comment votre parcours artistique a-t-il commencé ?Je suis née à Abobo Kennedy-Clotcha. Je suis donc une fille de Boston City. Mon parcours artistique a véritablement commencé en 2006, lorsque j'ai intégré la troupe théâtrale de mon école. Je faisais alors du théâtre comme activité extrascolaire. Après l'obtention du Baccalauréat, mes parents, d'un commun accord, ont décidé de m'inscrire dans une école d'art. C'est ainsi qu'en 2011, j'ai intégré l'Institut national supérieur des arts et de l'action culturelle (Insaac). J'y ai poursuivi ma formation jusqu'à obtenir un master de recherche. Aujourd'hui, j'y suis également enseignante. Mais c'est en 2013 que j'ai véritablement commencé à exercer comme actrice professionnelle.Qu'est-ce qui a convaincu vos parents de vous orienter vers une école d'art ?Lorsque j'ai intégré la troupe théâtrale de mon école, nous avions participé à un concours de théâtre scolaire. J'avais invité mes parents à venir assister au spectacle. Ma mère est venue avec ma sœur, tandis que mon père, qui travaillait, n'a pas pu se déplacer. En me voyant jouer, ma mère a décelé un potentiel. Je dis souvent que mes parents ont été guidés, parce que tous les parents n'encouragent pas leurs enfants à embrasser une carrière artistique. Les miens ont été guidés pour me prendre par la main et m'envoyer sur mon chemin de vie. C'est ma mère qui a immédiatement dit à mon père que je devais faire de l'art. Elle m'a toujours encouragée. En dehors de l'école, elle me permettait également de faire du sport et de participer à des activités comme Vacances Culture.Le public vous apprécie particulièrement dans les rôles de villageoise, notamment Affoué dans " Les Nounous " et Amlan dans " Footeuses de troubles ". Quel est votre secret ?Il n'y a pas véritablement de secret, si ce n'est la formation. Un acteur formé sait que ses deux principales forces sont l'observation et l'écoute. Tout ce que nous voyons dans la vie peut servir à construire un personnage. Si les gens aiment Affoué, c'est probablement parce qu'ils ont déjà rencontré une personne qui lui ressemble dans leur quartier ou dans leur entourage. Il en est de même pour Amlan, cette femme aigrie et souvent de mauvaise humeur. Beaucoup de personnes ont déjà rencontré ce type de personnage dans leur environnement. La force de l'acteur repose donc énormément sur l'observation. Et la formation permet justement de développer cette capacité.Le fait d'avoir grandi à Abobo vous a-t-il aidée dans cette capacité d'observation ?Pas particulièrement. L'acteur est quelqu'un dont le métier consiste à incarner des personnages, au cinéma comme au théâtre. S'il veut être capable de tout jouer, il doit pouvoir observer tous les milieux, qu'ils soient populaires ou aisés. J'ai d'ailleurs joué des personnages très différents. Dans Révélation scandaleuse, par exemple, je n'étais pas une fille villageoise. C'était un autre univers, mais le personnage a également marqué les esprits. Ce n'est donc pas le milieu dans lequel on vit qui conditionne notre capacité à jouer, mais plutôt la formation et la capacité à observer.À quel moment avez-vous compris que vous étiez devenue une actrice connue ?Je ne saurais vraiment le dire. Mais je pense que c'est à partir de la série "Les Coups de la vie". J'ai commencé à constater que les histoires dans lesquelles je jouais avaient un véritable impact sur le public. Les gens partageaient régulièrement les épisodes et les contenus sur les réseaux sociaux. C'est à ce moment-là que j'ai commencé à mesurer davantage la portée de mon travail.Le métier d'acteur est souvent présenté comme difficile. Avez-vous connu des périodes difficiles ?Il n'y a pratiquement aucun acteur qui puisse dire n'avoir jamais rencontré de difficultés. Au début, lorsque personne ne vous connaît, vous acceptez les opportunités qui se présentent. Mon slogan est : " Toute crédibilité s'octroie par un parcours " Pour pouvoir un jour dire : " Je ne veux plus être traité de cette manière " ou " Voici comment je veux être considéré ", il faut d'abord construire progressivement sa crédibilité. C'est ce que j'ai essayé de faire, sans me plaindre : aller à l'école, tourner dans différents projets, accepter parfois de petits cachets. Aujourd'hui, avec la reconnaissance et la visibilité acquises, je peux dire que je m'en sors.Quel a été votre plus petit cachet ?100 FCfa ! En 2006, lorsque nous faisions du théâtre scolaire, on nous donnait 100 FCfa pour le transport. Après la représentation, on nous remettait cette somme et nous repartions sans nous plaindre. Nous faisions cela avant tout par amour pour le théâtre.Et votre plus gros cachet ?Cela, je ne peux pas le dire ! (Elle éclate de rire.) On peut parler des 100 FCfa, mais pas du montant le plus élevé. Disons simplement que, par la grâce de Dieu, ça va.Quel regard portez-vous aujourd'hui sur votre parcours ?Il y a eu une réelle évolution. On ne peut pas le nier. La Eva d'avant et celle d'aujourd'hui ne sont plus les mêmes. Aujourd'hui, il y a un respect que l'on m'accorde parce qu'il y a eu du travail derrière. J'ai surtout envie de dire merci à Dieu pour cette belle évolution.Qu'est-ce que le métier d'acteur vous a appris ?Beaucoup d'humilité, une meilleure compréhension de la vie et surtout une meilleure compréhension de l'être humain. L'acteur interprète différents personnages et doit comprendre leur psychologie. Cela permet forcément de mieux comprendre les hommes et les femmes qui nous entourent. Et lorsque vous comprenez mieux l'humain, vous savez aussi mieux interagir avec les autres dans la vie réelle.Avez-vous connu des frustrations dans votre carrière ?Oui ! L'une des grandes frustrations a été d'être cataloguée dans certains types de rôles après le succès d'une série. On pouvait vous dire que vous ne pouviez jouer que ce genre de personnage. Mais ces frustrations ont aussi été une source de motivation. Elles m'ont poussée à me perfectionner et à montrer que je pouvais interpréter d'autres personnages.Parmi tous vos rôles, lequel vous a le plus marquée ?J'aime énormément le personnage de la griotte Matogoman Kouyaté que j'interprète sur les réseaux sociaux. Ce personnage nous a même permis de présenter un spectacle au Palais de la Culture, dans une salle de 150 places, à guichets fermés. C'est un personnage de composition que j'aime beaucoup parce qu'il me fait énormément rire. Après Matogoman Kouyaté, je citerais bien sûr Affoué. Ce personnage a également beaucoup compté dans mon parcours.Comment conciliez-vous votre travail d'enseignante, votre carrière artistique et votre vie personnelle ?Je dirais que c'est la grâce de Dieu. Parce que c'est beaucoup de travail ! J'enseigne, je continue à me former, j'ai récemment travaillé sur un master de recherche. Je donne également des formations privées, je suis engagée au sein du syndicat des acteurs, je fais des tournages et des pièces de théâtre, et j'écris pour d'autres personnes. Je ne sais pas toujours comment j'arrive à tout faire, mais je sais que Dieu m'aide à tenir.Que diriez-vous à un jeune qui souhaite devenir acteur, malgré les difficultés du métier ?Tout métier peut nourrir son homme. Tout dépend de la manière dont on se perçoit dans ce métier.Comment expliquer qu'en Côte d'Ivoire, certains acteurs vivent décemment de leur profession ?Cela dépend de la manière dont ils ont construit leur carrière. Il faut donc se former et se donner les moyens d'acquérir les compétences nécessaires pour être respecté et, progressivement, pouvoir imposer sa valeur et son cachet. Encore une fois : toute crédibilité s'octroie par un parcours.Côté vie privée, êtes-vous en couple ? Avez-vous des enfants ?Je n'ai pas encore d'enfant, mais je suis en couple. Je ne suis donc pas un cœur à prendre. Et tout se passe bien à ce niveau, par la grâce de Dieu.Quels sont vos projets ?Je suis, cette année, l'égérie des Sotigui Awards. L'année dernière, j'y ai reçu le prix de la meilleure interprétation féminine. C'est une véritable reconnaissance, parce que cela signifie que l'on voit et que l'on apprécie le travail que vous accomplissez. Il y a également le syndicat, qui est un nouveau chantier. Nous voulons, durant nos deux années de mandat, contribuer à structurer davantage le secteur et améliorer les conditions de vie et de travail des acteurs.Vous avez été élue secrétaire générale du Syndicat national des acteurs de l'audiovisuel de Côte d'Ivoire (Synaac-CI). Quelle est votre priorité ?Notre priorité est d'abord la structuration du secteur. J'aime comparer notre situation à un champ sur lequel on voudrait construire une grande école, alors que le terrain n'est pas encore défriché. Il faut donc commencer par préparer le terrain. Nous voulons faire en sorte que les acteurs soient reconnus à leur juste valeur, qu'ils disposent de cartes professionnelles, qu'ils sortent de l'informel, qu'ils puissent s'inscrire à la Caisse nationale de prévoyance sociale (Cnps) et effectuer leurs cotisations.À terme, nous voulons également que les professionnels du secteur puissent pleinement participer à l'économie nationale, notamment en s'acquittant de leurs obligations fiscales. C'est cette structuration qui constitue la première mission de notre mandat. Une fois ces bases établies, nous pourrons travailler sur les autres enjeux liés au mieux-être et au mieux-vivre des acteurs de l'audiovisuel et du cinéma ivoiriens.interview Réalisée par DANIELLE SERI
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