WIRE — Samedi 1er août. Cela fait exactement 96 heures que le ciel s'est effondré sur l'Orphelinat Mamie Thérèse situé au quartier Plateau, au nord d'Abengourou. Sur le théâtre du drame, la fumée sest tue, laissant place à un décor dapocalypse et à un climat de désolation. Il ne reste plus quun tapis épais de cendres grises, doù émergent les stigmates dune violence inouïe.Le sol est jonché de tôles et de fers à béton déformés par les flammes qui ont fait éclater les dalles. Les murs encore debout sont recouverts dune suie grasse et noire. Au milieu de ce chaos, le spectacle est déchirant : des cahiers scolaires aux pages calcinées, de petits lits en fer carbonisés et des vêtements denfants, méconnaissables, durcis et soudés par le noir de fumée.Le 28 juillet, pour la deuxième fois en onze jours, le feu a frappé. Et cette fois, le comble de lhorreur a été atteint : deux enfants en bas âge nont pas survécu au brasier. Aujourdhui, pour éviter les accidents et préserver les indices, le périmètre est barricadé par des rubans de sécurité.Devant ces barrières, une unité de la police nationale se tient en faction, " jour et nuit ", maintenant une distance stricte avec les curieux qui viennent fixer du regard les décombres. " Pour vous, c'est une exception. Sinon, nous veillons à ce que personne n'y ait accès ", dit un policier.Le courage dun héros, la détresse d'une mèreA deux pas de là, le Centre de protection de la petite enfance (Cppe) a été réorganisé à la hâte pour accueillir les 37 enfants rescapés. Ce samedi, une atmosphère singulière y règne, partagée entre une angoisse qui s'apaise et un retour à la vie. C'est dans la cour de ce centre que nous retrouvons le directeur de l'orphelinat, Douffou Koné. Contre toute attente, lhomme a refusé de rester confiné sur un lit d'hôpital. Il se tient debout, vacillant mais ancré, au milieu de ses petits protégés.Son apparence physique chagrine : des plaies béantes et violacées barrent son visage, entament son crâne et sétendent le long de ses bras. Ces blessures terrifiantes sont le prix de son héroïsme. Dans les instants du drame, au milieu des cris et du feu, il a plongé dans le brasier pour arracher les enfants au piège des dortoirs. " Ce sont mes enfants, je ne pouvais pas rester dehors pendant qu'ils s'étouffaient à l'intérieur. Et je ne peux non plus rester couché à l'hôpital alors que je ne sais pas comment ils se portent. Ma place est ici ", affirme-t-il dune voix enrouée, le regard fixé sur les petits qui saccrochent à ses jambes.Et il rassure : " Ne vous en faites pas, ça va beaucoup mieux aujourd'hui. Et mes enfants également vont bien. Ils ne manquent de rien. En plus du soutien des autorités de la ville et du gouvernement, des bonnes volontés viennent de partout nous assister. Ces marques d'amour nous vont droit au cœur ".À ses côtés, la fondatrice, Mamie Thérèse, de son vrai nom Thérèse N'Guessan Yobouet, est une figure de dignité brisée. Portant déjà le poids de l'âge - elle a 76 ans - et désormais le fardeau de cette tragédie, elle semble avoir encore vieilli dune décennie en quatre jours. Assise sur une chaise en plastique aux côtés de Douffou Koné, le regard voilé de larmes contenues, elle couve des yeux sa famille sinistrée. Elle se sent impuissante.Dun geste maternel et tremblant, elle caresse les cheveux des plus traumatisés, trouvant encore la force desquisser des sourires de façade pour masquer sa propre détresse et insuffler du courage à ceux qui ont tout perdu. Il faut dire que les pensionnaires de l'orphelinat ainsi que ses travailleurs sont les enfants providentiels de la veuve Mamie Thérèse, elle qui n'a pas eu la chance d'enfanter." C'est Dieu qui m'a donné ces enfants. J'en ai élevé plus d'une centaine, et la plupart d'entre eux ont réussi à s'insérer dans la vie sociale. Voir mourir ou blessés ceux que j'ai actuellement me déchire le cœur ", sanglote-t-elle.L'élan de solidaritéFace à la situation, la réponse de la communauté dAbengourou a été immédiate. Tout au long de la journée de samedi, le portail du Cppe a vu défiler un ballet émouvant de bonnes volontés locales, nationales et internationales. Certains sont arrivés les bras chargés de paquets de nourritures et de non vivres. Spontanément et avec tendresse, Ali Mamlouk, créateur de contenus au nom de Mamie Show sur les réseaux sociaux, et ses collaboratrices, ont pris le relais des éducatrices épuisées pour servir les enfants, les installer sous la véranda du Cppe et sassurer que chacun reçoive un repas chaud.**media[289550]**Au-delà de la nourriture et des appareils électroménagers qu'ils ont apportés, c'est de l'affection, des accolades et des mots de réconfort qui ont été distribués. " Ces actes de solidarité offrent de la chaleur et de la dignité, essentielles au rétablissement moral des rescapés. Depuis cinq ans déjà, on faisait souvent des collectes de dons pour l'Orphelinat Mamie Thérèse et on envisage en faire encore une pour les aider à retrouver très vite leur maison. Certains enfants m'ont dit qu'ils dorment au balcon et que les moustiques les piquent la nuit. Il faut un surtout national pour les sortir d'ici au plus vite ", lance Ali Mamlouk.Deux bébés à l'hôpital et une veille damourPendant que la vie sorganise tant bien que mal au Cppe, les regards et les prières de toute la communauté se tournent vers le Centre hospitalier régional (Chr) dAbengourou. Dans le calme feutré du service de chirurgie, une image résume à elle seule la violence du drame : couchés côte à côte, partageant le même petit lit, reposent les deux plus jeunes nourrissons survivants de lorphelinat. Leurs souffles courts et leurs corps emmaillotés de pansements brisent le cœur de quiconque franchit le seuil de la chambre.L'un des bébés, un garçon (4 mois), présente des blessures superficielles localisées au niveau du crâne, du visage, du cou et de la main, et l'autre, une fille (1 ans 9 mois), porte quant à elle des marques plus profondes : elle souffre dune brûlure au deuxième degré au niveau du pied, accompagnée dune blessure plus légère à la main.Assise sur le lit à côté d'eux, le visage marqué par les cernes et la fatigue, Melassata Sangaré, leur nounou, ne les quitte pas des yeux. Depuis leur admission en urgence, elle et sa collègue se relaient à leur chevet. Elle veille, rajuste un drap, caresse un front brûlant de fièvre et murmure des berceuses pour étouffer les gémissements des deux petits." Ma collègue et moi les avons sauvés lors du premier incendie. Malheureusement, ils ont été touchés pendant le second. Mais je suis heureuse de les voir se porter mieux. Les résultats des analyses sont rassurants, mais on ne sait pas quand on sortira ", indique-t-elle. Bien que choqués par lagression des flammes, létat de santé de ces deux bébés est aujourdhui jugé stable. " La plaie évolue bien, il n'y a pas de complication. Il n'y a pas à s'inquiéter. Ils ne tarderont pas à être libérés ", rassure l'infirmière de garde.Contacté pour en savoir plus sur les circonstances exactes de ces sinistres, l'Office national de la protection civile (Onpc) qui a contribué à la maitrise des deux incendies, préfère qu'on s'en remette aux conclusions de l'enquête de police en cours. Le ministère de la Femme, de la Famille et de l'Enfant continue de coordonner l'aide durgence de lÉtat sur le terrain, tandis que la population d'Abengourou exige que la lumière soit faite sur lorigine suspecte de ces deux incendies successifs.FAUSTIN EHOUMANEnvoyé spécial à Abengourou.................................................................................................................Douffou Koné (directeur de l'orphelinat) : " Je m'en veux de n'avoir pas pu sauver les deux autres "Les plaies physiques du directeur de l'orphelinat guérissent vite, mais son âme, elle, saigne encore. Sorti de lhôpital dès le 29 juillet après y avoir passé une nuit, Douffou Koné a refusé le repos. Le 1er août, après un contrôle médical, il est retourné directement auprès de ses enfants. Pour nous, il a accepté de rembobiner le film de ces deux nuits " maudites " qui hantent encore ses pensées.Du premier avertissement à la tragédieLe premier acte se joue le 17 juillet, aux alentours de 2h30 du matin. Réveillé par lappel de détresse dune éducatrice, le directeur fonce sur les lieux. Les dortoirs des garçons sont en feu. " À mon arrivée, le bâtiment à l'arrière était en feu, mais tous ses occupants avaient heureusement déjà été secourus. Le feu avait naissance dans l'une des chambres des garçons. Il y avait 25 enfants dont 21 garçons et quatre bébés. Les plus grands d'entre eux ont aidé les nounous à mettre à l'abri les plus petits ", raconte-t-il. Si le bloc entier part en fumée, le pire est évité. Aucun blessé.**media[289549]**Onze jours plus tard, le 28 juillet, à 16h30, le monstre se réveille en plein jour : " Cette fois, j'étais au centre. Un des enfants a couru vers moi pour me dire qu'il y a le feu. Je fonce vers le grand bâtiment. À l'entrée, je constate que le feu est déjà dans le plafond. Lévacuation sorganise dans la panique ". Douffou Koné se rue vers le nouveau dortoir des nourrissons alors quune fumée noire commence à lui obstruer la vue.Le sacrifice in extremisCest à ce moment que se joue le drame. Quatre bébés sont pris au piège. " Trois étaient assis à terre et le plus petit, 4 mois, était couché dans son berceau. Je l'ai soulevé et une autre m'a saisi le pied. Je l'ai aussitôt soulevée aussi ", se souvient-il. Pour sextirper de la pièce alors que tout est devenu noir, il a dû briser les vitres de la porte. À bout de forces, il seffondre à lextérieur. " En sortant j'étais dans les pommes, mais on m'a vite réveillé. Je voulais repartir récupérer les deux autres, mais les gens m'en ont empêché vu l'intensité des flammes ", poursuit-il.Le verdict tombe quelques minutes plus tard. Des jeunes du quartier sintroduisent par la fenêtre arrière pour extraire les deux derniers nourrissons, âgés de 1 an 4 mois, et 1 an 7 mois. Trop tard. " Ils les ont trouvés déjà morts, couchés côte à côte. Je m'en veux de n'avoir pas pu les sauver ", lâche Douffou Koné, la voix brisée par un sentiment de culpabilité. " J'avais 40 enfants. Dernièrement, un a retrouvé sa famille et voilà que deux viennent de nous quitter ", s'afflige-t-il.**media[289553]**Les ratés des secours et lombre du mysticismePourtant, le directeur lassure : le second incendie était moins violent que le premier, et les pompiers sont arrivés plus tôt. Mais un problème technique va tout faire basculer : " Curieusement, ils n'ont pas pu déclencher les jets d'eau à temps. Pendant presqu'une dizaine de minutes, ils essayaient sans succès, alors que le feu consumait tout. " Alimenté par les matelas et les lits neufs reçus en dons après le premier sinistre et stockés au salon, le brasier dévore le salon, la cuisine, le magasin et la chambre des bébés.Face à la répétition de ces drames en lespace dune dizaine de jours, et alors que la police cherche encore des preuves matérielles, Douffou Koné pose un regard troublant sur lorigine du sinistre. Pour lui, la piste du court-circuit ou de lacte criminel ne tient pas. " Au sein de l'orphelinat, il n'y a pas d'allumette, pas de briquet, pas de bougie et dans les chambres, il n'y a aucune prise. Seulement les ampoules et les interrupteurs ", précise-t-il.Poussé dans ses retranchements, lhomme avance l'hypothèse mystique : " Après mille réflexions, je pense que c'est mystique. J'aurai du mal à la prouver, mais mon intuition me fait croire cela. Nous sommes dans un milieu où la sorcellerie existe ". Un pressentiment nourri par un précédent inquiétant survenu en 2022, où " un enfant avait mystérieusement réussi à faire du feu vite circonscrit " avant dêtre éloigné du centre..................................................................................................................Les assurances du maire pour l'avenir des rescapés**media[289548]**Rencontré le 1er août à son bureau de l'Hôtel de ville, le premier magistrat de la ville d'Abengourou, Hervé Patrick Adom, est apparu visiblement marqué par le sinistre, mais déterminé à agir pour les rescapés et pour l'avenir de la structure. " Nous faisons tout pour trouver une solution adéquate et pérenne afin de permettre à l'orphelinat de reprendre ses activités, surtout que la rentrée approche à grands pas. Déjà, la subvention annuelle que nous lui allouons y contribue activement. Cela dit, à chaque fois qu'il y a des demandes ad hoc pour des besoins urgents, la municipalité sait y répondre avec diligence ", assure-t-il.Pour les actions structurantes, il faudra cependant attendre les résultats des investigations. Pas de réponse à chaud pour l'édile : " Il y a eu deux incendies en l'espace de dix jours, des décès et des blessés qui sont très bien pris en charge. Il faut donc impérativement que l'on sache ce qui se passe. Une enquête de police est en cours, le procureur de la République d'Abengourou mène ses propres investigations et le préfet de région a également le dossier sur sa table. La réponse de fond sera trouvée, mais rien ne doit être fait dans la précipitation. " Et le maire d'ajouter : " Nous restons à l'entière écoute des besoins qui seront exprimés par le ministère de la Femme, de la Famille et de l'Enfant ainsi que par la préfecture ".Hervé Patrick Adom a tenu à saluer " la bonne réaction " des agents des sapeurs-pompiers, des forces de défense et de sécurité, ainsi que du voisinage qui " sont intervenus promptement ", évitant un bilan plus lourd. Il a aussi tiré le chapeau au directeur de l'orphelinat pour son sacrifice héroïque qui a sauvé in extremis deux bébés des flammes, sans oublier la " formidable " vague de solidarité nationale qui s'est enclenchée dès le premier sinistre, marquée notamment par la venue, le 29 juillet, de la ministre de la Femme, de la Famille et de l'Enfant, Nassénéba Touré et de son collègue de la Communication, Amadou Coulibaly.Pour mémoire, la ville d'Abengourou n'avait plus connu un incendie d'une telle ampleur depuis celui de décembre 2017. Les flammes avaient alors ravagé le marché central, situé en face de la mairie, causant d'immenses dégâts matériels mais aucune perte en vie humaine. Aujourd'hui, face à la mort des deux enfants, le choc est tout autre..................................................................................................................Le prix de la relance**media[289551]**Le bilan matériel des deux incendies successifs est dantesque : quatre chambres, le bureau des éducateurs, le salon principal, la cuisine, deux magasins de stockage et l'intégralité de leur contenu sont partis en fumée. Reconstruire l'orphelinat et le rééquiper coûteront une petite fortune. Si l'on en croit son directeur, Douffou Koné, la facture totale ne s'élèvera pas à moins de 100 millions de FCfa." Après le premier incendie, un entrepreneur est venu faire le devis de la réhabilitation du bâtiment brûlé. Ça s'élève déjà à 34 millions de F Cfa. La reconstruction du bâtiment principal et des autres pièces réduits en cendres lors du second incendie nécessitera, elle, pas moins de 60 millions supplémentaires. Et cela, c'est compter le nouvel équipement et la reconstitution totale de nos stocks de vivres. Il faut compter au bas mot une plus d'une centaine de millions pour tout relancer ", calcule Douffou Koné.Construit sur une superficie de 1200 m², l'orphelinat d'Abengourou existe officiellement depuis 2018. " Mamie a commencé à s'occuper des enfants depuis 1977. Mais nous nous sommes installés ici dès que l'activité a été reconnue par les autorités. Nous louons la concession. A l'origine, c'était une simple villa d'habitation, mais nous l'avons entièrement aménagée selon nos besoins spécifiques. Nous avons rajouté de nouveaux bâtiments, une aire de jeux, des magasins, une bibliothèque et une salle multimédia. Nous avons une capacité d'accueil de 60 enfants, et 15 bénévoles y travaillent jour et nuit ", précise le directeur.Seul centre d'accueil et d'hébergement reconnu par l'Etat dans toute la région, l'orphelinat Mamie Thérèse d'Abengourou jouit d'une solide réputation s'étendant bien au-delà des frontières d'Abengourou. Une excellence saluée au plus haut niveau : en 2022 et en 2025, la structure a reçu le 3e prix national d'excellence dans son secteur. " Nos pensionnaires ont entre zéro et 18 ans. Certains viennent de Bondoukou, de Tanda ou d'Agnibilékrou. Il y en a même qui nous sont confiés depuis Guitri ", indique Douffou Koné, rappelant ainsi le rôle régional crucial de ce refuge désormais à terre.S'il a salué la " réaction prompte et bienveillante " de toutes les forces vives de la ville et la " réaction responsable " de la tutelle qui a proposé de reloger provisoirement les pensionnaires dans différents orphelinats, pour lui, l'urgence demeure la remise en l'état de son établissement afin de retrouver sa famille.

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